Agent of Happiness est un documentaire qui suit Amber, un agent missionné par l’État monarchique du Bhoutan pour faire passer un questionnaire destiné à mesurer le bonheur des habitants. Ce questionnaire alimente le fameux indicateur de Bonheur National Brut (BNB), invention du roi lui-même, censée prouver au monde entier que ce petit pays coincé entre la Chine et l’Inde a trouvé le modèle idéal, celui où la démocratie serait inutile parce qu’un monarque éclairé saurait guider son peuple par le bonheur.
Évidemment, il sera surtout question de confronter l’image largement relayée d’un Bhoutan « royaume du bonheur » au portrait bien plus sombre que le film dresse. Car si l’État affirme que 93,5 % des Bhoutanais sont heureux, le documentaire montre aussi des visages marqués par le manque, la souffrance ou l’absence d’avenir au milieu de quelques hommes des montagnes parfois solitaires mais heureux.
Ainsi donc, alors que le BNB est présenté à l’étranger comme une innovation politique et un outil au service de meilleures politiques publiques, Agent of Happiness rappelle immédiatement qu’il s’agit d’un indicateur construit par le roi et pour le roi. Un discours télévisé vient d’ailleurs rappeler ce paradoxe : comment croire à un indicateur censé mesurer objectivement la société quand celui qui gouverne sans partage en fixe lui-même les critères ? La situation d’Amber illustre à elle seule ce piège. Né au Bhoutan mais d’origine népalaise, il n’a pas la nationalité et se retrouve prisonnier d’un État qui l’empêche de rejoindre sa compagne en Australie. Comble de l’ironie : il participe activement à la mécanique du bonheur officiel alors que le roi lui refuse le droit d’avoir le sien.
Le film montre aussi que ce système ne fait que renforcer les inégalités et les hiérarchies déjà présentes. La séquence de l’homme marié à trois femmes en est l’exemple le plus frappant : officiellement au sommet de l’échelle du bonheur, ce foyer ne tient que par la solidarité entre les épouses, non par l’autorité bienveillante du mari comme le voudrait le récit dominant. La scène renverse brutalement la logique du questionnaire et révèle combien le patriarcat, encore profondément enraciné, conditionne la manière même de définir ce qu’est « être heureux ».
À travers le portrait d’une danseuse transgenre, soutenue par sa mère mais ignorée par l’État, le film met aussi en évidence une autre limite du BNB : son incapacité à intégrer des existences qui sortent des normes traditionnelles. Ici, le bonheur n’a rien à voir avec les cases d’un formulaire mais avec le droit d’exister, d’être respecté et reconnu.
Malheureusement, la deuxième partie du film perd en intensité. Le retour sur certains personnages, sans véritable approfondissement, donne un sentiment de redite. On aurait aimé que le documentaire profite de sa durée pour explorer d’autres trajectoires, notamment celles de Bhoutanais déclarés « très heureux », afin de comprendre les ambiguïtés d’un tel indicateur. À force de revenir sur Amber sans rien ajouter de neuf, le film s’étire et dilue un propos qui aurait gagné à être plus ramassé.
En somme, Agent of Happiness reste une critique frontale du Bonheur National Brut. Là où certains en Occident continuent de louer l’inventivité de cet indicateur face aux logiques purement économiques, le documentaire le resitue dans son contexte : celui d’une monarchie absolue traditionaliste, qui utilise le BNB comme outil de communication et de légitimation politique. Le film réussit à fissurer l’image d’un Bhoutan modèle, mais peine à maintenir sa puissance narrative sur toute sa durée.