Si le film Yakuza démontre un exotisme pouvant aisément charmer un étranger à la culture japonaise et au poids de sa tradition, il ne demeure néanmoins pas absolument différent du genre gangster qui a su produire nombre de chefs d’œuvre en occident. Brother tout en étant un film sur des Yakuza n’est pas un film Yakuza, et tout en étant un film de gangster, dégage une atmosphère d’une sérénité déconcertante.
Le film précipite le spectateur dans une situation incompréhensible pendant quelques minutes, livré à lui-même face au mutisme de « Beat Takeshi » (nom de scène de Takeshi Kitano) et à son visage « inscrutable » qui plante, comme à son habitude, un décor mystérieux et vide.
Le traitement de l’environnement sonore et visuel de Los Angeles, ville pourtant mouvementée, contribue à créer une ambiance calme qui vient s’accorder parfaitement avec la sobriété de la représentation d’une violence pourtant effrayante. Le film déconstruit et reconstruit intégralement le genre Yakuza : débutant par la fin, l’évènement déclencheur du film est la fin de la guerre entre deux clans tokyoïtes ennemis. Yamamoto (Beat Takeshi), appelé plus tard « Aniki » (« grand frère », pour symboliser sa position d’aîné dans le clan), lieutenant du côté des vaincus est amené à quitter le pays pour permettre à son « frère juré » yakuza d’y rester. Après la colère de la trahison, les adieux entre Aniki et son frère cadet dans l’organisation sont froids et empreints de respect. Takeshi Kitano (en tant que réalisateur et auteur) n’entre pas dans la structure du sentiment, c’est un cinéaste du geste préférant systématiquement le sens par l’action que par la logorrhée.
Aniki s’envole alors pour Los Angeles, et retrouve rapidement la trace de son frère adoptif. Mais avant cela, il croise sur son chemin Denny (Omar Epps), qui se révélera être l’ami de son frère, et lui offre une balafre à l’œil. Aniki arrive rapidement chez son frère Ken (Claude Maki), et ne tarde pas à se retrouver seul à seul avec Denny, qu’il arnaque aux dés. Personne n’aurait pu suspecter, à ce moment, la puissance scénaristique de cette scène qui ne prend sens que dans les dernières scènes du film. Après avoir surpris la transaction entre Ken et son fournisseur, Aniki déclenche une guerre territoriale contre la mafia « latino », rapidement défaite par le lieutenant yakuza devenu général et son bras droit Kato (Susumu Terajima, acteur dans la quasi- intégralité des films de Takeshi Kitano) revenant de Tokyo. Fin stratège et possédant en sa faveur une quarantaine d’années d’expérience dans le domaine du crime organisé, les pions de la mafia latino ne lui arrivent pas à la cheville. Le film ne s’attarde pas sur l’ascension du clan formé par Aniki, et une ellipse temporelle ((1) habilement suggéré par le mouvement de l’aiguille symbolisée par la limousine) nous propulse dans un futur où les gangsters s’habillent désormais en costume, se déplacent en limousine, et respectent la hiérarchie à la manière de véritables yakuzas.
L’écrasante hiérarchie au sein du clan est nuancée par scènes d’une incroyable légèreté, voire d’un comique hilarant ce qui réussit habilement à créer une histoire dans l’histoire : nous suivons d’un œil l’histoire de l’expansion du clan et d’un autre celle des relations naissantes au sein du clan. L’on peut ainsi voir Kato (Susumu Terajima livre ici une prestation d’une précision et d’une force remarquables) jouer au basketball avec les hommes de main américains dans les locaux du clan qui refusent catégoriquement de lui passer la balle (2), ou encore Aniki arnaquer une énième fois Denny à un jeu de hasard truqué toujours plus alambiqué, comme celui de parier sur le sexe des piétons dans la rue en ayant mandaté sa concubine pour qu’elle y fasse des allers-retours (3).
La banalisation de la violence n’est contrebalancée que par la simplicité - presque l’absurdité – et la brièveté avec laquelle elle est traitée. La mort de Kato (4), qui offre sa vie par loyauté envers Aniki et pour l’expansion du clan glace le sang ; la scène du harakiri du « frère juré » resté à Tokyo est incompréhensible. Ce sont autant d’éléments d’explication que nous dévoile Kitano sur la tradition yakuza, monde dans lequel la fierté et l’honneur supplantent la vie, et dans lequel le prix de la loyauté, comme celui de son absence, est systématiquement le sang.
Assez classiquement, après l’ascension, la caméra observe la destruction du clan devenu trop ambitieux. Débute ainsi le dénouement du film qui nous permettra de comprendre à la fois le titre et le cœur de l’œuvre.
Ne restant rien de l’organisation, il subsiste encore l’amitié. Membre de l’organisation mais jamais mis en avant comme un lieutenant, et toujours présenté comme un ami, il n’est pas étonnant que Denny soit le seul qui accompagne Aniki jusqu’au bout de sa vie.
Si l’amitié entre Denny et Aniki débute sur les chapeaux de roue, elle ne met pas longtemps à s’établir autour de leur amour commun du jeu. La majorité des scènes concentrées sur le duo les représente en train de jouer, que ce soit aux dés, au mahjong ou quelle qu’autre invention. Ils pousseront d’ailleurs cet amour du jeu et de la tricherie jusque dans les dernières scènes. Deux exceptions à cette « règle du jeu » méritent d’être notées : (i) la scène de la prise d’otage d’Aniki, où finalement ce dernier donne à Denny l’autorisation de « jouer » sa vie en lui ordonnant de tirer sur l’ennemi et (ii) la scène du dîner partagé par le duo ou Aniki conseille de manière sibylline et incompréhensible à Denny de fuir « Run away, Denny ». Évidemment ce dernier ne déchiffre absolument pas le message cryptique d’Aniki, qui ne sait s’exprimer qu’avec une franchise et un calme si froid et dénué d’émotions qu’il laisse systématiquement son interlocuteur subjugué. L’on ne saurait ici taire plus longuement un commentaire sur le jeu d’acteur de « Beat Takeshi » qui crève l’écran pendant l’intégralité du film.
Sans dire un mot sur le lien qui les unit, sans même y accorder une attention particulière à l’écran, Kitano réussit à nous faire réaliser la profondeur de l’amitié entre Aniki et Denny. Ce sont les scènes finales, comme souvent dans le cinéma de Takeshi Kitano, qui viennent nous apporter sens et direction à ce qui est autrement un film à la fois contemplatif et ancré dans l’action. Une des scènes les plus iconiques en termes de cinématographie, mais aussi en termes d’accomplissement scénaristique (5) est alors celle où l’on peut voir Omar Epps et « Beat Takeshi » côte-à-côte, face à la caméra - dans le film, face à leur captif- clôturant la guerre et jouant leurs destins dans un dernier jeu de hasard. Le titre du film, Brother, prend sens à ce moment-là, et le plan de Takeshi Kitano également. Maître tricheur, Aniki a bien évidemment truqué le jeu pour pouvoir déployer son plan sacrificiel et sauver Denny, qui, pour la seule et unique fois, sera le grand vainqueur du jeu truqué.
Brother, chef d’œuvre écrit, réalisé, édité, et joué par Takeshi Kitano.