Agréable occasion, pour clôturer le Festival La Rochelle cinéma 2026, que de revoir "Annie Hall" de Woody Allen avec Diane Keaton dans le rôle-titre. Ce n'était pas (et ce n'est toujours pas) mon film favori du cinéaste new-yorkais, mais le revoir permet d'en goûter à nouveau toutes les saveurs, y compris celles que l'on avait un peu oubliées, ou qui n'avaient pas titillé notre attention, et notre mémoire.
Woody Allen et Diane Keaton, en 1977, avaient déjà une petite filmographie derrière eux, séparément (le festival a permis de (re)découvrir la scène très importante que Diane Keaton interprétait dans la deuxième partie du "Parrain") et même ensemble (par exemple "Guerre et amour"), et pourtant devant "Annie Hall" on a l'impression d'assister au coup d'essai - coup de maître proposé conjointement par les deux artistes, dont l'association semble plus horizontale et plus égalitaire que les couples Pygmalion - Muse célébrés pendant longtemps par la cinéphilie américaine, avec comme modèle le rapport artistique entre Josef Von Sternberg et Marlène Dietrich (quand bien même cette dernière, à l'écran, donnait à voir une personnalité très forte, comme ouvrant la voie à une certaine Bette Davis quelques années plus tard).
Il y a une alchimie entre le fond et la forme, en particulier dans la manière moderne, et désacralisante, d'aborder la mise en scène cinématographique comme la vie de couple, une fois actée l'impossibilité, volontaire ou non, de reproduire des schémas anciens. Sur le fond, le film donne le sentiment d'assister à la reconstitution du coup de foudre entre Woody Allen et Diane Keaton (qui ne datait pas d'hier, même à l'époque de la réalisation).
Contrairement aux précédents longs métrages d'Allen, encore sous le mode burlesque (celui des personnages plus que de la fabrication des plans), celui-ci ouvre une veine qui va permettre au cinéaste de développer un univers plus personnel, parfois presque au sens propre puisque les deux artistes interprètent des personnages indirectement inspirés de leur propre personnalité : Woody Allen joue Alvy Singer, un humoriste new-yorkais devenu célèbre, et Diane Keaton interprète une artiste, plutôt chanteuse, voulant vivre de son métier (Hall étant le nom de naissance réel de l'actrice). Malheureusement, une partie paresseuse de la critique de cinéma cherchera toujours dans les films suivants du cinéaste où se cache le vrai Woody, même lorsque celui-ci réalisera des fictions très éloignées d'une quelconque autobiographie.
Dès la première rencontre, Keaton détonne par son allure, très éloignée des féminités hollywoodiennes. Quand bien même les deux personnages ont l'introspection inquiète et manquent parfois d'assurance, on sent la détermination d'Annie Hall/Diane Keaton à cultiver son indépendance d'esprit (sa forte personnalité ne s'inscrit donc pas du tout dans le registre des "femmes fatales" chères aux films noirs de la période classique).
L'impression de work-in-progress dans le couple Alvy-Annie (leur sexualité n'est pas montrée, mais des dialogues très actuels s'interrogent à égalité sur les sentiments et le plaisir, celui de l'autre et le sien propre) est renforcée par une forme cinématographique qui s'éloigne des lignes droites (parfois parcourues en toute berzingue en auto !) pour tenter de savoureuses ruptures de ton, entre un montage heurté et des apartés insolents et autres regards caméras mémorables (cascades à ne pas reproduire chez vous !).