Anora, c’est d’abord un piège sensoriel. Un film qui s’ouvre dans la fête, la musique, les néons et le vertige des corps en mouvement. On a envie de danser, de boire, de s’oublier, de tomber amoureux. Le film crée ce mirage — un monde électrisant, presque euphorique, où les nuits sont longues et le désir roi. Et au milieu de tout ça : Anora, lumineuse, vive, libre en apparence.
Puis vient Ivan, le jeune héritier russe, et on croit un instant au conte de fée. Leur relation semble douce, sincère, spontanée. On y croit parce que Anora veut qu’on y croie. Il nous fait plonger avec elle dans ce fantasme de l’amour improbable, de la rédemption par les sentiments, de l’évasion par la passion. Et même lorsque la famille d’Ivan débarque, même lorsque le ton monte, on s’attend encore à un happy end, à une résolution touchante. Mais c’est là que le film change de masque.
Parce qu’en réalité, Ivan n’aime pas Anora. Il ne l’a probablement jamais aimée. Pour lui, elle n’est qu’une distraction, une respiration dans un monde de pression et d’héritage, un jouet luxueux qu’on jette quand il commence à prendre trop de place. C’est d’une cruauté terrible. Et c’est ce que Anora veut montrer : la violence cachée derrière le charme, la toxicité derrière le fantasme, la domination derrière les gestes tendres.
La scène de fin est bouleversante. Quand Anora rejette le garde du corps en l’insultant, en le craignant, pour ensuite tenter de coucher avec lui avant de fondre en larmes, le film atteint une vérité glaçante. Elle accepte l’inacceptable, pas par faiblesse mais par conditionnement, par fatigue, par solitude. C’est un moment déchirant qui résume toute la violence intériorisée d’un système patriarcal et d’une société qui transforme les femmes en objets de passage, jamais vraiment regardées comme des personnes entières.
Et c’est là toute la force du film : il déshabille la fête pour révéler le néant qu’elle cache. Il prend les clichés de l’amour interclassiste, du sauvetage romantique, du conte moderne... pour mieux les retourner contre nous. Il montre à quel point les rapports de pouvoir peuvent se déguiser en amour, à quel point l’exploitation peut s’infiltrer dans les relations les plus intimes.
Anora n’est pas un film moralisateur. C’est un film lucide, puissant, qui invite à la remise en question des comportements des hommes. De la société, de ses rapports de force. Et malgré tout ce qu’il révèle de sombre, il nous laisse avec l’envie d’en sortir, de reconstruire, de redonner de la dignité là où elle est piétinée.
Un film nécessaire, parce qu’il nous oblige à regarder ce qu’on préférerait ignorer.