Périlleux exercice que faire la critique d’un film qui a obtenu une palme d’or. Toutes les analyses pertinentes de cette rencontre éclair entre une prostituée new-yorkaise et un fils de milliardaire russe ont été faites.
Un point cependant, diffère pour moi de ce que j’ai pu entendre à la radio ou lire sur papier : il ne s’agit pas d’un film d’amour. Il n’a jamais été question dans Anora d’amour, mais seulement de rapports de force et d’intérêts. Chaque protagoniste du couple vient chercher à travers l’autre un moyen de s’élever ou d’en tirer ce qui lui manque. Pour Zackharov, le jeune riche russe, c’est en Ani qu’il trouve un passe-temps sexuel, puis une petite copine qui impressionnera ses amis, et surement aussi un moyen, à travers ce mariage avec cette magnifique fille, d’emmerder sa mère orthodoxe et d’impressionner son père (qui trouve d’ailleurs la situation très drôle à la fin du film). Pour Ani, il y a pour elle une saisie d’opportunité : celle d’abord de faire une passe d’argent très interéssante en devenant la prostituée préférée de ce jeune, en apparence innocent. À voir la façon dont Ani negocie son cachet pour devenir sa « petite amie », on comprend bien qu’il n’y a pas de sentiment dans l’histoire. Enfin, Ani voit l’occasion inattendue et inéspérée d’effectuer un transfuge de classe. Éblouie par l’excès dont elle n’a jamais goûté avant, Ani perd la tête lorsque Zackh évoque impulsivement le mariage, et rêve de voir l’opulence devenir la norme dans son existence.
Non, Anora n’est pas un film d’amour. Certains indices géographiques tendent à le montrer rapidement. Le lieu de rencontre d’abord : un bordel lugubre de Brooklyn. Le lieu de mariage : Las Vegas, qui a longtemps eu la réputation symbolique d’être le lieu de célébration des cérémonies légères et non-officielles. Le lieu de vie, enfin, une maison de luxe de la banlieue new-yorkaise, construise entièrement autour d’activités sexuelles, de jeux vidéos et de soirées alcoolisées, et qui semble d’emblée ne pas accompagner la construction d’un couple épanoui.
Anora peut être alors vu comme beaucoup de choses d’autres. Sa construction assez nette en trois parties permet de le voir comme une forme de Bohemian Rhapsody cinématographique, tant le rythme change durant le film. On a parfois l’impression que le film a été réalisé par Sean Baker, mais que Ken Loach, Scorcese et Tarantino sont venus le tasser de la chaise pour continuer la suite. Mais Anora garde sa justesse comme si l’influence des autres réalisateurs est toujours présente à chaque partie.
La première partie, constructive, montre l’environnement de vie et de travail d’Ani, comme une comédie sociale crue et juste sur la vie des prostitués de New-York. La deuxième partie est la rencontre entre les deux protagonistes où la fête, l’excès et le début d’une histoire d’amour qu’on sait déjà condamnée à échouer. Et enfin, la magistrale et étourdissante dernière partie, celle de l’effondrement du rêve d’Ani : celle où les sbires de la famille viennent faire échouer le mariage. Cette dernière partie, Tarantinesque par ses répliques, et l’absurdité de sa violence, finit étonnement sur une note sociale (la scène dans la voiture).
Car en bout de ligne, l’essence d’Anora est la même que dans les autres films de S. Baker : c’est un film de lutte des classes impossible. Comme la mère de la petite fille de Florida Project, ou la transsexuelle de Tangerine, Ani est une fille du monde d’en bas qui y restera. Car s’en sortir est impossible, car les dès son pipés, car elles sont des produits avec une date de peremption ou sans valeur.
Malgré les strasses et paillettes, l’assurance d’Ani et sa beauté, si on résume le tout, cette dernière est une prostituée qui vit dans une maison pauvre d'Odessa, et qui vend son corps par manque d’autres choix. Elle est un joli jouet pour un fils de riche russe. Lorsqu’elle pense s’élever, elle est jetée à la poubelle. Ne pouvant s’y résoudre, Ani lutte mais se heurte à sa propre impuissance : les forces de l’argent ont raison de sa volonté
Peu importe la façon dont l’histoire est racontée, par de l’action, des images d’excès, des coups et des fous rires : à la fin on s’enlace et on pleure sur une banquette de voiture à l’arrêt. Parce que la fatalité, c’est triste.