Les poètes mélancoliques se laissent pousser les cheveux pour mieux les faire flotter au vent.
Les musiciens de heavy metal le font pour secouer la tête comme des sauvages, accompagnés d’une brise évidemment rock.
Ceux d’Anvil n’ont jamais cessé de le faire, mais le vent de leur petit succès dans les années 1980 est bien loin. Au moment de leur treizième album, avec près de 30 ans de carrière, ils ont la rage, la hargne, mais elle est émoussée par l’âge pris, par les mauvaises expériences ou pour d’autres raisons encore.
Sacha Gervasi est un fan du groupe et a décidé de leur consacrer ce film. Il a connu le groupe canadien lors d’un de leurs passages à Londres et les a même suivis en tournée en tant que roadie. Absent ou presque du film, il s’efface pour mieux laisser exprimer les figures majeures du groupe, fondateurs et amis, Steve « Lips » Kudlow et Robb Reiner.
D’autres personnes seront à leurs côtés pour commenter la gloire passée ou l’oubli actuel du groupe, des proches qui ne savent plus vraiment quoi faire de ces grands garçons, ou des célébrités qui dresseront les lauriers d’Anvil, considéré comme l’un des pionniers du speed metal, avec du beau monde bien rock : Lemmy de Motorhead, Slash de Gun’s Roses ou Lars Ulrich de Metallica. Et puis quelques autres, croisés lors de tournées, parfois partenaires de lointains concerts, parfois embarassés devant l’enthousiasme d’un Lips qui veut qu’on se souvienne d’eux.
Le documentaire est donc au plus proche du groupe, dans un quotidien pas très bière et sexe, où les deux figures centrales ont leur vie de famille, leurs petits boulots (l’un livre des plats de cuisine, l’autre est dans le BTP) et quelques petites passions annexes. Si Lips a une motivation fébrile, un caractère à fleur de peau et des yeux de chiots, Robb est lui sur la réserve, presque désabusé par trente années à se faire un nom. Quelques tensions restent là, quelques explosions vont en découler. Mais il en résulte une camaraderie et une obstination presque surréelle, soulignées par certains de leurs proches.
Mais pour Anvil, Lips, Robb et les autres, il y a la gloire d’un nom, un héritage, mais aussi un futur à construire. Où il ne s’agit pas tant de se noyer dans les montagnes de dollars canadiens mais bien d’obtenir la reconnaissance, une place dans le panthéon des groupes qui comptent, en dehors de quelques fans parfois fidèles depuis de longues années mais bien isolés.
Le film de Sacha Gervasi nous donne ainsi à voir un groupe sur le retour, usé, abimé, mais toujours debout – à quel prix ? Qui enchaine comme il peut les concerts, avec leurs inévitables bévues, malchances rencontrées et petites satisfactions fugaces, ou demande que son nouvel album possède l’écrin qu’il mérite : mais personne n’en souhaite dans les maisons de disques, avec toute la condescendance possible. Place à la débrouille, à l’huile de coude, aux bons contacts, mais sans aucune garantie, à l’image de concerts à la rémunération parfois réduite ou annulée.
C’est donc ça Anvil. Une musique qui a l’énergie toujours intacte, insufflée par des grands garçons passionnés ou inconscients. Le documentaire est humain, sans fioritures, il s’assoit à côté d’eux, en montre un portrait parfois tendre, toujours compatissant malgré leurs erreurs. On s’amuse de ces grands dadais, pas bien méchants, qui ont le rock’n roll quadra, mais sans jamais se départir de cette interrogation, est-ce que tout cela en vaut vraiment la peine ?
Drôle et si humain sur ces loosers magnifiques, le docu’ Anvil! The Story of Anvil fut récompensé et jouit d’une excellente réception critique, bien méritée. Il permit au groupe de se faire nouveau connaitre, de mettre un peu de beurre dans les épinards. En France, il fut même acheté pour être diffusé par TF1 Video en 2010. Quelle tristesse de constater que ce DVD soit sur nos contrées aussi vide en bonus que les poches du groupe, tant on aurait aimé rester encore un peu avec ces loustics et que des éditions anglaises sont elles plus généreuses.