Je vais vous parler d’un chef-d’œuvre. Un monument. Un mythe. Un film qu’il est socialement interdit de ne pas aimer sous peine d’être excommunié du cercle des cinéphiles respectables : Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Palme d’Or 1979, adaptation libre de Heart of Darkness, descente aux enfers filmée dans les brumes napalmées du Vietnam — ou de l’âme humaine, c’est selon. Vous voyez le tableau. Et pourtant, je vais oser l’inavouable. Je vais commettre le sacrilège. Je vais dire ce que personne n’ose murmurer de peur de voir sa carte UGC illimitée brûlée en place publique : je me suis royalement ennuyé devant Apocalypse Now. Voilà, c’est dit.
Oh, je sais. Il est interdit d’émettre un quelconque soupçon de tiédeur envers ce film. On est censé trembler devant Brando, s’incliner devant Duvall, pleurer devant les hélicoptères qui attaquent sur Wagner, méditer chaque plan comme une parabole biblique. Je lui ai bien mis 8, donc je suis au courant. Mais moi, je regarde, et je baille. Littéralement. Le capitaine Willard dérive lentement sur sa barque vers le cœur des ténèbres ? Moi aussi, je dérive : vers le cœur de ma couette.
Parce qu’il faut le dire : Apocalypse Now, c’est trois heures de jungle, de lenteur poisseuse, de regards habités, de voix-off murmureuses comme un podcast sur l’éveil spirituel. Un film où chaque plan dure dix minutes, chaque scène semble sortir d’un rêve sous anxiolytique, et où l’action se résume à des hommes suants qui se regardent en silence dans des pénombres vaguement symboliques.
Oui, les images sont sublimes. Vittorio Storaro est un dieu de la lumière. Le soleil se couche sur des rizières en feu, les palmiers explosent avec poésie, les visages ruissellent de sueur mystique. Mais excusez-moi : ça ne suffit pas. Je suis là, en pyjama, avec mon café tiède, et je regarde Martin Sheen froncer les sourcils pendant trente minutes sans dire un mot. Je veux bien contempler la beauté plastique, mais à un moment donné, j’aimerais qu’il se passe quelque chose. Une explosion, une phrase claire, une baguette de pain qui tombe par terre — n’importe quoi.
Et puis ce Brando. Ah, Brando. Il apparaît, enfin, après deux heures trente de jungle et de tergiversations, comme une légende surgissant du noir. Il parle lentement, comme s’il découvrait l’usage de la langue humaine. Chaque phrase est une énigme. Chaque mot est une dissertation. Et moi, pendant qu’il marmonne ses aphorismes existentialistes, je me demande si j’ai éteint le four.
On me dira : « Mais tu ne comprends pas, c’est une métaphore ! Le voyage de Willard, c’est celui de l’âme face à l’horreur ! » Très bien. Mais est-ce qu’on est obligé d’en faire une expérience sensorielle aussi éprouvante ? Apocalypse Now ne se regarde pas, il se subit. Il ne se vit pas, il se traverse. C’est un tunnel sans fin où l’on croise des lapins Playboy, des colons français absents du montage initial, et un surfeur qui trouve que le napalm sent bon. Oui, c’est du génie. Du grand art. Mais parfois, l’art fatigue.
Soyons clairs : je ne remets pas en cause la grandeur du film. Sa fabrication fut un cauchemar titanesque digne d’un roman. Sa place dans l’histoire du cinéma est incontestable. C’est une œuvre majeure, révolutionnaire, une méditation sur la guerre, l’Amérique, l’humanité, la folie. C’est simplement que… je ne prends aucun plaisir à la regarder. Voilà. Comme on reconnaît que l’opéra est noble sans jamais écouter Verdi, comme on sait que la poésie est essentielle sans jamais lire Mallarmé : Apocalypse Now appartient à cette catégorie d’œuvres sacrées qu’on révère de loin mais qu’on évite de revoir.
Peut-être suis-je trop bête. Trop pressé. Trop dépendant de la narration classique, des dialogues clairs, des personnages motivés. Peut-être que je ne suis pas prêt. Ou peut-être qu’un film peut être un chef-d’œuvre absolu tout en provoquant, chez certains, une furieuse envie d’aller faire la vaisselle.