Ah, Audrey Rose… J'avais 11 ans, l'âge de la protagoniste dans le film, excellemment incarnée par Susan Swift, lorsque j'ai découvert le métrage qui était programmé lors d'une rétrospective à propos de Robert Wise dans un cinéma de quartier de ma ville. Mon oncle, qui m'accompagnait, m'avait longuement préparée au sujet de la réincarnation bouddhiste et hindouiste en m'expliquant posément que le film s'inspirait indéniablement de ces religions-là. Le fait d'avoir le même âge que la jeune héroïne m'a considérablement mise mal à l'aise à la découverte de l'œuvre, mais m'a également permise de me plonger corps et âme dans sa mésaventure. Je me souviens surtout avoir été immensément touchée par la finalité de l'histoire en pleurant de tout mon soûl lorsque la séance s'acheva. J'ai acheté le DVD quelques mois plus tard, mais je ne l'ai jamais visionné. Pas forcément par peur, mais parce que je ne souhaitais pas gâcher mes impressions enfantines face au film. À l'adolescence, les impressions et autres jugements restent parfois terriblement artificiels face à notre construction psychique… et je ne souhaitais pas qu'Audrey Rose en subisse les conséquences.
13 ans après sa découverte, l'œuvre se voit éditée en Blu-ray en France et je décide tout de go de me replonger dans les méandres de cette sombre histoire. Et là, BIM !... Dès l'introduction, la moindre scène me replonge dans mes souvenirs d'enfance, bien que je ne puisse plus du tout m'identifier à l'âge de la jeune Ivy Templeton. Mais je m'aperçois néanmoins que la réalisation se voit délicieusement inspirée par les fabuleuses productions 40's de Val Lewton sous l'égide de Jacques Tourneur. À mille lieues de L'Exorciste, film avec lequel Audrey Rose se voit le plus souvent comparé, le mystère visuel reste ici entier en ne montrant quasiment rien de l'horreur de la situation. Un effroi seulement ressenti par notre imagination et notre ignorance, quand c'est le cas, envers la culture hindoue qui, elle, peut véritablement s'enorgueillir de saisir tous les tenants et tous les aboutissants de cette histoire de réincarnation infantile.
Forgeant sa propre opinion en se documentant abondamment sur le sujet, Robert Wise se passionne ainsi pour la véritable histoire de Bridey Murphy, une Irlandaise décédée en 1864 qui se serait réincarnée en 1923 dans le corps de l'épouse d'un homme d'affaire du Colorado. Une vie antérieure qui aurait été révélée au grand jour au cours d'une séance d'hypnose. Wise souhaite alors achever son film avec le même type de séance, apportant ainsi la preuve tangible que nous sommes ici à 100 000 lieues d'un film fantastique. Du moins, selon les croyances religieuses des spectateurs. Car un catholique convaincu n'aura certainement pas la même approche envers l'œuvre qu'un hindouiste. Et c'est surtout en ce sens qu'Audrey Rose reste littéralement passionnant. Car il est non seulement l'un des rares films U.S à aborder le sujet de la réincarnation sans sombrer dans le pathétisme du genre, mais il convainc également tout adepte du "sanatana dharma" que l'on peut traduire par "loi cosmique universelle sans origine". Et en ce sens, Robert Wise a réalisé un immense film.
Le casting reste également à l'avenant. Déjà grâce à la jeune Susan Swift, dont c'est le tout premier rôle, qui, du haut de ses 13 ans, incarne à merveille cette gamine de 11 ans totalement dépassée par sa propre situation. Puis par Anthony Hopkins, pas encore considéré comme une star en 1977, mais dont le personnage qu'il endosse convainc parfaitement face à ses croyances aux préceptes de l'hindouisme. Et enfin grâce à l'excellente Marsha Mason, ici littéralement fascinante en mère déphasée par le contexte et qui continuera sa longue carrière de comédienne pour la télévision. Le tout sous l'égide de Robert Wise, littéralement passionné par son sujet, qui ne peut offrir qu'un excellent moment de cinéma.
Malgré tout, Audrey Rose fut un bide retentissant à sa sortie. Le manque de séquences horrifiques et de violence, perpétrées dans les grands succès du genre des années 1970 (L'Exorciste, La Malédiction ou encore le très caricatural La Sentinelle Des Maudits) ont indéniablement déçu les adeptes de films horrifiques. Et bien que le film fusse porté par d'excellentes critiques, il n'engagea en rien le grand public d'alors à le découvrir en salles. Le scénariste Franck De Felitta, adaptant ici son propre best-seller, prendra toutes les responsabilités de l'échec commercial infligé à l’œuvre. Pourtant, personne n'est ici responsable de quoi que ce soit, à part peut-être United Artists qui n'avait pas compris qu'Audrey Rose n'est concrètement pas un film d'horreur, mais l'a néanmoins vendu tel quel.
Aujourd'hui, l'œuvre a toujours du mal à convaincre. Sûrement de par la duperie infligée en terme d'éternelle dénomination horrifique qui reste en totale contradiction avec la volonté d'authenticité du film. Car, finalement, ce n'est qu'en ce dernier sens que le film devient véritablement effrayant pour les non-adeptes aux préceptes de l'hindouisme. Et puis à l'instar d'un immense chef-d'œuvre tel que La Féline (Jacques Tourneur - 1942), Audrey Rose puise essentiellement son effroi dans l'imperceptible. Ce qui, malheureusement, ne se fait absolument plus depuis très longtemps.