Ce film, étrangement présenté comme la comédie romantique de l'été, nous apprend tout d'abord qu'il existe des ouvriers du rire, des préposés au sketch, stand-up, one man show, au sous-produit du théâtre de boulevard formaté par la TV, les écoles d'humoristes, les clubs de vacances. Avignon insiste lourdement sur l'inculture extraordinaire de ces intermittents du spectacles qui ne savent pas ce que c'est qu'un alexandrin ni un auteur classique. Le réalisateur, Johann Dionnet, qui a commencé sa carrière chez Palmade, peut être rangé dans cette catégorie, ainsi que la plupart des acteurs du film qui sont des potes à lui. En revanche, Lyes Salem, qui surjoue le chef de cette troupe d'humoristes est visiblement à contre emploi, puisqu'on a du mal à imaginer cet acteur algérien shakespearien participer au Marrakech du rire. Cette joyeuse bande qui passe son temps au bord de la piscine d'une villa à se questionner : "est-ce que la m......que nous produisons c'est du théâtre ?", force l'analogie avec le porno et son complexe d'infériorité par rapport au cinéma qu'il appelle traditionnel. Souhaitant sans doute montrer qu'il est capable de faire du vrai théâtre et du vrai cinéma, Johann Dionnet s'est lancé dans le développement de ce film érotique qu'est Avignon, dont le titre aurait pu être "Fanny", le nom du personnage d'Elisa Erka qui vaut bien Sylvia Kristell dans Emmanuelle.
En effet, c'est l'obsession amoureuse qui représente le seul moteur de l'intrigue. Pour y comprendre quelque chose il faut se référer à la maquette du film, un court métrage intitulé "je joue Rodrigue", dans lequel Johann Dionnet interprète le rôle de Stéphane, un faux timide amoureux, un peu à la manière de Jean Paul Rouvre (un autre hardeur patenté du cinéma français). Une ruse (prétendre jouer Rodrigue) permet à Stéphane de s'incruster chez Elisa Erka et sa petite "famille" composée de ses amis du conservatoire et d'Amaury de Crayencour, dont la silhouette aristocratique personnifie le théâtre traditionnel. L'humiliation subie par Stéphane est à la mesure de son désir de posséder la jeune femme dont le visage et les gestes sont érotisés par la pulsion scopique, d'autant plus qu'elle se montre un brin provoquante, jouant beaucoup de l'œil, prenant sans doute son rôle de Chimène au pied de la lettre.
Ce qui dans le court métrage apparait comme une tentative de séduction maladroite se retournant contre l'usurpateur, se transforme, dans le long métrage, sous l'effet des 4 millions d'euros injectés par la Warner, en un véritable stratagème (déguisé en comédie). Johann Dionnet confie le rôle de Stéphane à une doublure, Baptiste Lecaplain, un bellâtre gentil mais inexpressif et complètement inculte (pour de vrai à en juger par ses interviews promotionnelles), et va se tailler sur mesure un nouveau personnage : Patrick, exubérant, malheureux en amour et, il faut bien le dire, un peu inquiétant avec sa fausse gouaille à la Clovis Corniac. Patrick représente le chef d'orchestre sournois du film. Faux second rôle s'invitant dans le champ au moment où on ne l'attend pas, il vient guider Lecaplain vers la belle, l'aide à franchir les portes des soirées privées jusqu'à ce que ce dernier tombe amoureux de l'oie blanche filmée sur un piédestal. Patrick semble particulièrement jouir de la situation puisqu'il simule une br....ette devant la photo de l'actrice que Baptiste Lecaplain, allongé sur un lit, tient dans sa main. C'est encore Patrick qui s'occupe de retenir l'attention protectrice d'Amaury de Crayencour pour laisser Fanny seule avec Stéphane. Au moment X, le metteur en scène ne se contente pas de nous faire observer, d'un peu loin, la scène se déroulant sur un drap blanc en forme de carré (l'ancien symbole de la pornographie à la TV), il nous impose aussi, dans un montage parallèle, le sulfureux Patrick en train d'effectuer un striptease déchaîné préparant son propre passage à l'acte avec une autre femme que l'on imagine être un double de substitution.
En conclusion, il s'agit finalement d'une pulsion amoureuse d'abord présentée dans un court métrage, puis rejouée une seconde fois dans un long, à l'image d'une névrose. Dans ce premier film, Johann Dionnet se met donc à nu tel le hardeur qu'il est. Il s'exhibe en amoureux frustré et manipulateur.