Unique, Plastique, Classique, Sarcastique et Tragique

Ryan O’Neal est Redmond Barry, de la fin de son adolescence jusqu’à la maturité ; physique avantageux, costume un peu râpé, origine : petite noblesse déchue du fin fond de l’Irlande du XVIIIème siècle. Personnage fascinant, captivant, unique.

Non pas un de ces héros traditionnels, qui attirent vivats et holas des petits comme des grands, héroïques, dont la grandeur d’âme n’a d’égale que la générosité, rebelles au système, cheminant à toute blinde vers la sagesse, chacune de leurs aventures confortant leur harmonie au monde, cheveux aux vents et œillades complices, youpi, tralala. Non, Redmond Barry est un homme ordinaire, des qualités bien sûr, mais aussi moult défauts. Ses aventures sont autant de leçons, oui, mais les circonstances qui vont forger son parcours et sa personnalité ne sont pas autant de marches vers la sérénité, loin s’en faut, elles vont plutôt lui apprendre le mensonge et la duplicité.

Exilé de son Irlande natale, enrôlé dans l’armée anglaise, déserteur puis mercenaire malgré lui pour les Prussiens, espion et enfin joueur professionnel, avant d’épouser la fortune de Lady Lyndon, Redmond subit son existence, saisit au vol les opportunités comme il le peut, entre des jeux de pouvoirs qui le dépassent. Il va s’élever socialement, mais à la manière d’un parvenu, pas d’un héros.

C’est en cela qu’il est un personnage unique, dans sa médiocrité, ses faiblesses ; il nous ressemble, parfois menteur, parfois sincère, aveuglé par la douleur ou par sa chance. Il tente de se faire une place au soleil, c’est tout. Ce type de caractère existe ailleurs dans le cinéma, mais rarement en tête d’affiche, plutôt comme second rôle ou plus souvent comme méchant de service, comme l’exemple à ne pas suivre, les enfants. Kubrick a donc l’audace de nous faire partager toute une vie avec Barry, un être humain finalement, proche du Tom Cruise de Eyes Wide Shut, dépassé par les évènements, un peu minable, un peu raté sous ses airs prospères et souriants.

Face à Ryan O’ Neal, Marisa Berenson incarne une Lady Lyndon en renoncement permanent. Jouant avec les évidentes limites d’une comédienne condamnée depuis à interprêter Lady Bernard Montiel à la cour de St Trop’, Kubrick choisit d’en faire une héroïne tragique et quasi sans dialogues, star de films muets aux grands yeux clairs. Par la pure mise en scène de son regard et de son corps à l’écran, Lady Lyndon irradie, d’abord le désir pour Redmond dans la scène de séduction à la table de jeu, à la lueur tremblante des bougies, puis l’abandon à la lassitude, au désespoir, nue dans sa baignoire, sublime.

Marisa Berenson participe ainsi, par sa beauté muette, à la perfection plastique du film ; comment décrire la construction inouïe de chaque plan, duels au petit matin, magie des scènes en clair-obscur, où les lueurs des chandelles donnent aux perruques et aux fards des ombres tragiques et théâtrales ? Comment expliquer sans lourdeur la lenteur répétitive de ces zooms arrières partant d’un personnage pour élargir le champ de vision jusqu’à une image complète du décor ?

Parlons-en, des décors, campagnes irlandaises ou allemandes brillant au soleil des tableaux de Constable, ciels lourds, chargés comme une annonce de la tragédie, la lumière irisante embrassant les forêts, les plaines, châteaux et champ de bataille de la chaleur de ses teintes...

Mais le réalisateur américain ne se laisse pas berner par la plastique du film en costume, et il n’hésite pas à briser la géométrie parfaite de ses plans majestueux en introduisant quelques scènes en rupture, caméra à l’épaule, pure violence du combat à mains nues avec un soldat ou de l’agression de Barry sur le jeune Lord Bullington, dans un accès d’hyper violence qui n’est pas sans rappeler vaguement quelque chose...comme si l’Alex d’Orange Mécanique bouillonnait derrière la respectabilité feinte de Lord Lyndon... la sueur sous le musc, en quelque sorte. Le classicisme des images résonne donc comme une imposture, une toile qui peut à tout moment être arrachée par un accès de rage.

Classique comme la musique qui hante le film, quelques-uns des plus beaux airs de la musique baroque, et la Sarabande de Haendel en leitmotiv lugubre, sans oublier une incursion dans le romantisme de Schubert. L’itinéraire de Barry à travers l’Europe et la vie est ainsi accompagné par Bach et Vivaldi, mais aussi par un mystérieux compagnon, commentateur de ses aventures, de ses succès et de ses revers.

Ce narrateur représente le sommet du classicisme, résumant les faits, voix off permettant d’accélérer l’intrigue, d’expliquer le contexte sans perdre de temps. Ce procédé très littéraire, associé à la séparation affichée de l’intrigue en deux parties distinctes, contribue au premier abord à la facture très classique du film. Pourtant, là aussi, Kubrick pervertit les lois du genre, en donnant à cette voix off une résonance ironique, cruelle, comme une sorte de commentaire permanent à l’image.

Le narrateur ne nous prévient-il pas du destin tragique de Barry, ne nous annonce-t-il pas à l’avance la mort prématurée de son fils ? Le recours à la voix off place de la distance entre l’histoire et le spectateur, supprime parfois le suspense, et augmente ainsi le poids de la fatalité qui poursuit notre héros.

Le commentateur va même jusqu’à empêcher l’attendrissement, par l’ironie (la jolie scène d’amour entre Barry et la jeune paysanne allemande est dynamitée par le commentaire nous informant que la jeune femme, tout comme les villes environnantes, sera au cours de la guerre tombée souvent entre différentes mains) ou en nous prévenant à l’avance de ce qui suit (Barry fond sincèrement en larme devant son compatriote le joueur Balibari). Cette voix off tue l’émotion facile, c’est celle de Kubrick en réalité, démiurge aussi sarcastique que dans Orange Mécanique, Lolita ou Dr Folamour, offrant une vision noire du monde, en nous présentant, sous le vernis craquelé de la beauté, le destin tragique d’un homme brisé par la vie.

Car une vie racontée par Kubrick, c’est cette envolée sociale rattrapée par le poids de la fatalité, et au final une impression d’immense gâchis. Barry va se trouver ballotté par l’Histoire, et va finir victime de son propre besoin de reconnaissance. Comme tout arriviste, il va vouloir plus que l’argent et l’amour, et son échec sera à la hauteur de son opportunisme. Redmond est damné, il va tout perdre, jusqu’à une part de lui-même, symbolique amputation qui illustre avec sarcasme sa déchéance. Tragique parce que sa volonté désespérée de réussir lui fait oublier qui il est et d’où il vient. Seul son amour pour son fils le fera vivre, et le destin farceur l’en privera avec cruauté.

Au final, Kubrick livre sa morale amère et sage, qui fait définitivement de Barry Lyndon son film le plus humain et le plus touchant.

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le 26 avr. 2013

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Kaneda

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