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Souffrir pour être belle
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le 13 févr. 2022
Rare film de body horror sud(coréen en animation, Beauty Water raconte l’histoire de Yaeji, maquilleuse obèse travaillant dans une agence de mannequin. Elle ne supporte plus son travail, ni les gens ni ses parents car tous lui font des remarques grossophobes parfois des plus cruels sur son poids et son apparence (surtout Miri, actrice à l’agence). Il faut dire qu’elle n’a jamais percé en tant que danseuse de ballet quand elle était petite car les gens préféraient les filles moins talentueuses mais plus jolies qu’elle.
Tout change pour elle quand elle découvre deux éléments : le très beau gosse Jhoon et le produit de beauté miracle quasi surnaturel Beauty Water (« eau de beauté » en anglais). Le premier voulait travailler dans l’agence de Yaeji et remarque cette dernière sans dire de méchancetés. Il est même très sympathique et fait des compliments sur ses yeux (effectivement hors du commun : ils sont jaunes et violets en même temps) et son talent de maquilleuse.
Le deuxième élément survient après les commentaire cruels de trop envers Yaeji, qui s’enferme dans sa chambre chez ses parents. Elle reçoit un jour bizarrement un colis qu’elle n’avait pas commandé : le Beauty Water en question, fourni par une agence mystérieuse et une autre ancienne obèse, qui veulent que Yaeji soit cobaye volontaire pour ce produit. Yaeji voit enfin l’opportunité de ne plus se détester et d’être enfin aimée de tous. Mais la beauté a un prix …
Si le choix de mélanger animations 2D et 3D peut rendre dubitatif au début, le deuxième semblant mal intégré avec le premier et ressemblant à du jeu vidéo en cel shading, on se rendra compte assez vite que c’est probablement assumé pour faire Vallée de l’étrange et renforcer certains contrastes. On pourrait aussi dire que c’est un peu le propre de l’esthétisme webcomic et cartoon sud-coréen d’être beau et lisse tout en traitant de sujets graves horrifiques et dramatiques.
La beauté de certains personnages étant justement dû à un élément quasi surnaturel, normal de donner un air irréel voire malaisant à leur beauté. Y a qu’à voir Yaeji qui devient très belle sous le nom de Sulhye, avec des cheveux violets, des yeux plus gros et corps très maigre et lisse digne d’une poupée Barbie.
Sans compter que le décalage entre animation lisse et mignonne et horreur sanglante et corporelle renforce ce sentiment. J’ai aussi toutefois bien aimé le message sur la beauté intérieure et extérieure loin de n’être que clichés habituels et pouvant même remettre en question les points de vue du spectateur.
On peut voir ça d’abord la personnage principale, pour laquelle on va avoir du mal à avoir de la sympathie au début quand elle est encore moche car elle répand des mensonges sur les réseaux sociaux, fait du chantage au suicide envers ses parents pour obtenir de l’argent pour ses produits de beauté, et continue de faire ça même quand ses derniers sont ruinés et amaigries pour l’aider. Et on a tendance à lui pardonner ses crimes plus graves quand elle se fait traiter comme une moins que rien une fois devenue belle.
Un moment, elle utilise trop de Beauty Water trop longtemps, alors sa peau fond. Ses parents tentent de la rafistoler et donnent un peu de leur propre peau pour la remettre en état, mais elle ressemble à une vieille amaigrie. Elle revient alors chez celle qui lui avait donné du Beauty Water en échange de 200 millions de wons (la monnaie sud-coréenne), et lui supplie de l’aider. Elle lui refait le visage et les mains seulement puis fait sa connasse méprisante au prétexte qu’elle est une idiote enlaidie (alors qu’elle est aussi une ancienne obèse comme Yaeji). Sulhye pète un câble et la bute violemment pour voler son Beauty Water et se rafistoler, même si l’autre le mérite un peu.
C’est moi que tu traite de cochonne ? Je ne suis pas une cochonne, je suis un être humain comme toi !
Le film rappelle quand même qu’elle a commis un crime et abusé de ses parents qui ne voulaient que son bien. À un point où Sulhye connaît le remord et hallucine au point de croire que sa peau fond devant tout le monde. Et la fin devient à la fois un retournement de situation digne d’un manga japonais de Junji Ito et donne une terrible leçon pire que la mort à Sulhye juste au moment où elle renouait avec son identité de Yaeji.
Il s’avère que Jhoon, le petit ami potentiel de Yaeji, était une femme qui ne supportait pas d’être ignorée au profit de sa sœur plus jolie et qui a compris qu’on pardonne trop facilement aux gens leur sale conduite quand ils sont d’une grande beauté. Jhoon a donc mis au point le Beauty Water pour changer de genre et devenir un bel homme. Sauf que il ou iel utilise des morceaux de corps de belles femmes cruelles comme Miri et même Yaeji pour composer son propre corps « d’Apollon ». Je mets entre guillemets car il a plein de yeux de femmes vivantes sur sa poitrine et ses genoux. Mais ses victimes sont privées de leurs lèvres et incapables de mourir sans le bon vouloir de Jhoon.
Littéralement le cauchemar existentiel à la Je n’ai pas de bouche et je dois crier.
Alors c’est sûr que le plot twist pourra être perçu potentiellement comme métaphore déplacée sur les transgenres voire même du niveau de la révélation sur Angela dans Massacre au Camp d’été. Rappel qu'en Corée du Sud, c'était encore un sujet difficile à amener (comme en témoigne la série Squid Game 2 de 2024-2025 avec le personnage de Hyun-Ju).
Mais il est plus probable que le film voulait dénoncer la recherche malsaine de beauté, la volonté de gravir les échelons quitte à écraser les autres, les diktats de l’apparence (y a quoi voir comment Yaeji/Sulhye est traitée avant et après), la cupidité (Sulhye ne veut épouser que des gens beaux et riches), l’hypocrisie du milieu de la mode, et enfin l’impunité dont disposent certaines personnes juste parce qu’elles sont belles.
Le contraste dans l’animation donnant un air malaisant et irréel ajouté au body horror ; le comportement nuancé et changeant de la personnage principale bien imparfaite ; les retournements de situation et les messages entre luttes contre la grossophobie et les oppressions des canons de beauté ; tout cela donne à Beauty Water sa juste place dans le répertoire des films d’horreur de par son originalité. Et bien que elle-même malveillante et tueuse par moments, il est cruel de voir que la volonté de Yaeji/Sulhye d’être reconnue à sa juste valeur s’est retournée contre elle.
Je voulais juste être aimée
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Créée
le 8 juin 2025
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