Survivante du génocide des tutsi, Vénéranda inaugure "Ben' Imana" par la proclamation de son pardon. La scène se déroule dix-huit ans après les événements, lors des procès organisés par et pour le peuple.
Aucun développement, aucune forme de justification ne vient accompagner sa parole. Seule nous est délivrée sa position, son choix d'amnistier ses bourreaux. Quittant cette scène publique porteuse d'espoir, nous suivons Vénéranda dans l'intimité de sa maison. Surgit alors sa jeune fille, qui lui annonce une grossesse inattendue. Tout juste écartée, la violence revient, cette fois dans le domaine privé.
Marie Clémentine Dusabejambo, réalisatrice du film et native de Kigali, s'empare d'un sujet au traitement particulièrement périlleux. Les écueils sont nombreux lorsqu'on aborde des sujets extrêmes. La vividité des événements peut autant nous pousser vers le sensationnalisme que le misérabilisme ou le pathétique. En somme, trois manières de vouloir éviter le coeur de la douleur. C'est cependant une autre voie que va vouloir tracer Dusabejambo.
Dans une interview revenant sur les conditions de création de l'oeuvre, elle raconte avoir refusé de faire un documentaire sur le sujet, notamment pour respecter la pudeur des femmes rwandaises. Surtout, elle souhaitait préserver ce qu'elle nomme "la valeur de sa douleur" : ne pas perdre la singularité de ce qui a été vécu en l'uniformisant dans une narration. Le traumatisme, cela se vit dans le corps. Les mots peinent bien souvent à le décrire.
Surgit alors de cette impasse à raconter non pas un silence, mais une multitude de voix, qui marquent par la pluralité de leur timbre mais surtout par les questions qu'elles soulèvent : faut-il pardonner ? Que veut dire pardonner au juste ? Où se situe la douleur, les dégâts ? ("Ils nous ont pris le sens de notre vie"/"cette ville est un cimetière"), comment vivre quand la terre est remplie de cadavres sans nom ? Comment créer une justice véritable, lorsque l'enquête n'a lieu que dix-huit ans plus tard ? (Il ne reste que les tissus quand les corps sont emportés par le temps). Comment vivre sereinement quand on sait que son voisin a été complice ou meurtrier ?
Les questions affluent dans "Ben'Imana". C'est une très bonne chose. Car cela restaure la complexité d'un sujet, cela ne prétend pas tout dire sur ce dernier. Quel affront de vouloir réduire une horreur à des "simples" affaires de justice ou de sentence. Ces multiples questionnements n'ont pas nécessairement volonté à avoir une réponse. Néanmoins l'espace qu'ils libèrent en existant, restaure la dignité de chacun.
Cependant, nous l'avons dit, "Ben'Imana" n'est pas un documentaire. Vient alors l'aspect fictionnel de l’œuvre : cette histoire de fille qui met sa mère face à ses paradoxes. La grossesse comme un retour de la vie là où on ne l'attendait pas, et qui n'est finalement pas si bien accueilli que ça. Est-ce la faute de naître sur une terre où le poids du passé empêche l'avènement de tout présent ? C'est à débattre. Une telle fiction empêche le film d'être une accumulation de récits plombants : l'idée ici est de trouver comment vivre au présent. C'est donc une affaire dynamique, ce n'est pas une simple contemplation du passé.
"Aller vers la paix reste une odyssée individuelle" nous dit encore Marie-Clémentine Dusabejambo. Alors la caméra suivra patiemment ces histoires individuelles, restant suffisamment longtemps pour permettre à chacun de s'exprimer, comme dans des scènes mettant en lumière ces groupes de femmes. La limite ténue du voyeurisme ne semble jamais franchie. Aucune volonté de venir titiller nos bas instincts avec du sentimentalisme ou des reconstituions tire-larmes (exception fait du passage faisant intervenir le fantôme d'un enfant courant). La brutalité de simples paroles descriptives suffit amplement. Atteintes de diverses manières dans leur corps, ces témoignages font défiler l'infinité de la violence humaine et ramènent le corps au centre du propos. Un génocide, cela concerne particulièrement les corps, ceux qu'on violente et que nous verront exposés au journal de 20h. Un génocide, cela laisse partout des traces, qu'elle soient visibles ou non, comme l'indique cette femme qui veut que l'on "voit le Sida couler dans ses veines".
"Ben'Imana" est aride. Le refus complet de tout ménagement peut amener le spectateur à vouloir prendre de la distance avec ce qu'il a devant les yeux. On laissera à chacun son choix de positionnement face à l'horreur. Ce qui est certain, c'est qu'un tel film n'est pas là pour notre divertissement. A refuser la diversion, on peut découvrir autre chose.
Implacable mais non désespéré, "Ben'Imana" n'est pas important simplement parce qu'il parle d'un sujet difficile. C'est surtout qu'il le fait avec intelligence, évitant soigneusement les multiples écueils. En venant restaurer l'espace de la réflexion, de la parole et l'histoire, on peut se demander à quel point de tels films viennent aider, en actes, au retour de la vie.