Croiser Tarkovski et les Monty Python, c'est possible !
Comment concilier rigueur formelle et comédie surréaliste ? C'est la question que pose ce Corps et Biens, essentiellement guettée par deux ambitions a priori antithétiques : l'une, le naturalisme / l'autre le surréalisme.
Tout ce Corps et biens est contenu dans son premier plan : une rivière filmée en plan fixe qui annonce à première vue un naturalisme radical austère, avec des relents de documentaire, un peu comme pourrait le faire un Sharunas Bartas. D'autant que le pitch du film, et les décors évoquent le Sacrifice de Tarkovski. Mais cette austérité est immédiatement contrebalancée par l'immixtion d'une espèce de bagnole accrochée à une barque qui joue une musique pop délirante.
Tout le film est comme ça : très rigoureux formellement avec un sens du cadrage qui bluffe quand on sait qu'il s'agit du premier long-métrage de la jeune réalisatrice mais avec ça, l'immixtion d'une véritable dynamique de l'absurde. C'est bien simple : les 3/4 des plans (fixes donc) pourraient être des plans de documentaires, mais il y a toujours au moins un élément visuel, situationnel et/ou sonore qui fait basculer le film dans la fiction, et plus précisément dans le comique absurde. Le film joue essentiellement sur ce contraste entre rigueur formelle dans le "filmage" et immixtion du surréalisme, du baroque à l'intérieur du plan.
Aussi, le film fait beaucoup penser au cinéma de Slobodan Sijan et au très beau Qui chante là-bas ? qui lui aussi croise le naturalisme historique avec l'absurde. La mise en scène de Sijan est toujours très propre, cadrée au millimètre, tout comme celle de Taisia Igumentseva. La comparaison est donc flagrante pour peu que l'on ait vu le film de Sijan à ceci près que Qui chante là-bas est moins formaliste, repose moins sur cette balance esthétique très propre au film de Igumentseva. Chez Sijan, les dérapages absurdes sont purement de l'ordre de la situation, il n'y a pas cette logique d'indice visuelle qui est bien présente dans Corps et Biens. Qui chante là-bas est un film moins radical certainement, mais aussi plus efficace.
Pourquoi ? Parce que la mise en scène de Corps et Biens sur le volontarisme de la cinéaste. Le trait est donc plus forcé et les personnages en pâtissent un peu, restent assez caricaturaux, la faute également à des acteurs qui surjouent un peu trop la comédie (alors qu'ils sont très talentueux dans les passages plus dramatiques du film). Il n'y a pas donc pas nécessairement cette alchimie si naturelle qui parvient à se dégager et qui faisait le charme du film de Sijan, aussi bien dans la balance entre naturalisme et surréalisme que dans celle de la comédie et le drame. Le film de la jeune cinéaste, même s'il offre de beaux éclats aussi bien dans un registre comique avec l'excellente idée des affiches de films peintes, que dramatiques (la fin est superbe), reste trop appuyé dans son dispositif pour convaincre à 100 %.
Mais parions que Igumentseva sera une réalisatrice à suivre. Il lui manque encore juste ce sens de la nuance, pour accoucher d'un grand film.
PS : j'ai vu le film au festival du cinéma russe à Honfleur et dans la salle, presque tout le monde a applaudi à la fin.