Il y a des films qui tiennent sur rien : ni la profondeur de leur intrigue, ni la complexité ou la flamboyance de leur mise en scène. Blue Sun Palace, premier long-métrage de Constance Tsang, est de ceux-là. On frôle souvent l’ennui, les plans sont longs, lents, il ne se passe rien de remarquable ; et pourtant, on est pris. Tout ce qu’elle montre peut paraître futile : une longue scène de restaurant, le réveil des deux amoureux, des massages, une discussion entre copines ; bref, la vie quotidienne. Mais ce ne l’est jamais car Blue Sun Palace est empreint d’une immense mélancolie, appuyée par la photographie et les couleurs, qu’on sent prête à déborder, à jaillir, et que la réalisatrice tient à distance d’une main de maître.
Didi (Haipeng Xu), masseuse chinoise à New York (mais pas prostituée, c’est indiqué sur la porte), fréquente Cheung (Lee Kang-Sheng), un immigré taïwanais dont la femme est restée au pays. Elle vit avec ses collègues et amies dans une forme de recomposition familiale et sororale très touchante. Didi rayonne, elle irradie, sublime. Elle est assassinée. Sa meilleure amie Amy (Wu Ke-Xi) est désemparée. Que reste-t-il des gens qu’on a aimés quand ils meurent ? Que faire de leur fantôme ? Une seule option : continuer. Continuer à vivre, sans les oublier, sans les sacraliser non plus. Amy tente de reprendre la relation amoureuse de Didi où elle l’avait laissée. Même amant, même restaurant, même karaoké. Ça pourrait être gnangnan et tire-larmes : c’est d’une pudeur et d’une dignité incroyables.
J’ai retrouvé dans ce film ce que j’aime dans l’œuvre de l’écrivain Vassilis Alexakis (c’est un grand compliment pour moi) : un trop-plein d’émotions, et en particulier de mélancolie et de tristesse, qui ne peut s’exprimer que par allusion. La réalisatrice évite les pièges et clichés du film de deuil, à commencer par la scène de l’enterrement et les sanglots de celles qui restent. Il y a une scène qui me revient, comme surchargée de tristesse, prête à exploser : les trois amies et Cheung, sur le toit du salon, le soir du Nouvel An lunaire, qui brûlent des papiers dans un brasero en s’adressant à Didi. Le film se clôt par un plan de la mer, le seul du film qui ne soit pas urbain ou intérieur. Alors on respire, on reprend son souffle, on sort de la salle et on se met à pleurer.