Après Scarface, Brian De Palma semble venir faire ses adieux au thriller tarabiscoté hérité d’Alfred Hitchcock tel qu’il en a réalisé les dix années précédentes. D’adieux il ne sera finalement pas question puisqu’il y reviendra une ultime fois avec L’Esprit de Caïn. Pourtant, toutes les conditions sont ici réunies pour faire un dernier clin d’œil au maître du suspense. Brian De Palma reprend une intrigue à la Vertigo (une femme qui fascine, disparaît puis réapparaît sous une autre forme ; la claustrophobie qui a remplacé le vertige) mais aussi, bien entendu, à la Fenêtre sur cour avec le thème du voyeurisme. Les thèmes musicaux de Pino Donaggio n’ont jamais semblé si proches de ceux d’Hermann, notamment lors des scènes de poursuite dont la virtuosité renvoie évidemment aux scènes du maître. Mais, surtout, Body double se démarque de ses prédécesseurs pour deux raisons évidentes. La première est que Brian De Palma commence à s’autociter et, au-delà d’un regard jeté sur le cinéma (et notamment le cinéma B comme il l’avait déjà dans Blow Out), il se plonge dans son propre cinéma, ses propres tics de langage et ses habitudes narratives. Plus marquant encore est son parti-pris de changer de ton. Aux purs thrillers qu’étaient Pulsions ou Blow Out avec ses scènes angoissantes et fins cruelles, Body Double prend le parti de la distanciation, de l’ironie, de la parodie, voire du pastiche. Il ne nous trimballe pas comme ses prédécesseurs. Son récit est cousu de fil blanc et la terreur n’est jamais au rendez-vous.


Peut-être que jamais, sauf certainement dans Phantom of the Paradise, la charge du réalisateur sur le monde du showbiz n’avait été aussi violente. Et, paradoxalement, la seule tendresse qu’il conserve est pour un certain cinéma underground, en l’occurrence ici le cinéma pornographique où ses actrices semblent bien plus sympathiques que les profs d’Actor Studio croisés au début du film. Comme si de s’être à nouveau frotté à un gros projet cinématographique l’avait à nouveau chahuté et qu’il avait quelques comptes à régler. Toujours est-il que cette plongée parodique dans le cinéma de ses références (Hitchcock donc mais aussi les siennes) annonçait qu’il avait fait le tour d’un sujet dont il avait atteint la parfaite maîtrise. La remarquable séquence où le personnage principal suit sa voisine dans les magasins et qui se termine par un baiser hollywoodien témoigne de cette excellence du travail de metteur en scène. La virtuosité des plans qui témoignent de la fascination du premier pour la seconde, puis l’apparition d’un potentiel maniaque synthétise cette énorme capacité à mêler les parfums d’Éros et Thanatos d’un plan à l’autre.


Dommage que l’ensemble finisse, par endroits, à se limiter à un pur exercice de style qu’on a vu, par ailleurs, en symbiose avec le récit. Ici, on sent bien que l’histoire n’est qu’un prétexte pour répéter et approfondir des motifs déjà développés par ailleurs. À moins que… Les interprétations du récit lui-même prennent un dernier tour imprévu à l’amorce du générique final où le personnage principal semble revenu au point de départ du film. Que s’est-il donc passé ? A-t-il utilisé un stratagème mental pour vaincre sa claustrophobie de la première scène du film ? Nous a-t-on trimballés pendant plus d’1h30 dans l’esprit de celui-ci ? En réalité, qui est vraiment qui dans l’histoire qui vient de nous être contée ? Où est la part de rêve, où est la part de réalité ? Autour d’Hollywood, les fantasmes sont légion. On entendrait presque les prémisses de Mullohand drive


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le 29 déc. 2024

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