On arrive pas à Faraldo et à Bof... par hasard.
Pour celles et ceux qui ont vu Themroc (rendez-vous sur la page correspondante), ça délimite le profil cinéphile. Je voulais voir ce que ce réalisateur avait fait d'autre, et il se trouve que Bof...! arrive juste avant.
Je n'ai pas été étonné d'y trouver certaines représentations rares au cinéma, à savoir la représentation du travail et des travailleurs. Chaque fois que le travail est représenté - alors qu'il représente l'essence même de notre économie capitaliste, de notre énergie et de notre temps - c'est parce qu'il est en crise. Les travailleurs ? Pareil ! C'est un peu la même chose avec la représentation féminine, à savoir que si on montre une femme, c'est soit une maman, une pute ou une morte, voire le tiercé dans le désordre (le film n'y échappera d'ailleurs pas, comme quoi on peut vouloir sortir des aliénations et en reproduire certaines).
Les premières scènes sont terribles, tant elles me renvoient à ce que j'ai moi-même vécu. L'aliénation et l'effort, prouver qu'on est capable au risque de se tuer pour les beaux yeux du profit, on est beaucoup à connaître : c'est à ça qu'on reconnaît les prolétaires. Et Faraldo a une vision très particulière du prolétaire. Pour lui, l'aliénation le condamne mais condamne toute la société avec. Mais j'estime que la première de toute, c'est la dissociation du corps et du capital : le travailleur s'en prend rarement aux personnes physiques qui le mettent dans cet état d'abêtissement ; lui-même, en tant que travailleur, il n'existe pas réellement : ses désirs étant ceux des autres ou des banquiers, il passe son temps, y compris libre, à demeurer invisible et malléable dans son invisibilité. Tout se paie dans ce monde, y compris la vie, la mort, et même l'effacement. La mémoire ? On efface !
C'est pourquoi, quand un jeune homme en pleine santé, se présente au bureau de recrutement pour simplement survivre et tirer deux trois coups, il n'existe plus. Il devient un interchangeable. Son émancipation seule peut le libérer.
Même les femmes, par la séduction, sont aliénantes mais, étrangement, on y touchera pas.
Remarquons pour finir le dédoublement racisé du prolétariat, la couleur de peau ajoutant l'aliénation à l'aliénation dans un pays où le capitaliste s'en sert et l'instrumentalise à des fins d'ordre social. Il n'est pas anodin que le meilleur ami du livreur de pinard soit un balayeur de rue noir.
Même le lieu où tout ce monde se déroule n'est pas vraiment un tapis rouge. Enfin presque. Paris, banlieue rouge. Kremlin-Bicêtre précisément. Pour les plus jeunes, ça faisait partie des endroits les plus communistes et ouvriers de France. Des bastions du PCF comme on dit, parti lui-même zombifié par le stalinisme. C'était un autre monde, voilà tout. Mais toujours est-il que le lieu est une aliénation géographique et spatiale en lui-même puisque bastion dortoir du prolétariat, toutes couleurs et sexe confondus.
Alors, comme dirait Lénine devant son poste de télé : Que faire ?
On regarde ses parents et on se dit comme devant la Première Guerre : Plus jamais ça ! C'est quasiment la thèse du film. Plus-jamais-ça. C'est-à-dire qu'on avait comment nos parents ont vécu, ce qu'ils ont fait, à quel prix, avec quel appétit. C'est à ce moment que, tout minot déjà, on se murmure à soi-même le titre du film : Bof... Ce titre est un authentique pied de nez de l'auteur dans la mesure où l'on sort du visionnage avec cet étrange goût de médiocrité ambiante dans la bouche. Pour les personnes spectatrices qui n'ont aucune culture de classe, aucune analyse socialisante, il est clair que ce titre sera télépathique. Mais pour les autres, un rictus jaune se dessinera sur le coin des lèvres. Cette médiocrité est la cause de toutes les revendications ouvrières parce que c'est quand même de la merde tartinable ce monde qu'on nous fait bouffer tous les jours. Entre guerres et misères, c'est pas les crises qui manquent ! Alors, il faut faire autrement.
Evidemment, au début, on est gentil, on suit les rails du progrès et de la mobilité sociale. Puis, un jour, tout bascule : parce que vous osez demander un truc normal, la bourgeoisie montre les dents. Elle veut tous les doigts de l'ouvrier. Elle veut ses gestes. Alors lui augmenter le salaire ou lui améliorer les conditions de travail, elle veut voir tous ces doigts sur la couture ! Attention ! Parce que sinon ! Et pas de grève hein ! Parce que sinon ! Attention !
Et, un jour, par ennui de cette médiocrité, on fait des conneries, on vole, on tue, on baise, on prend l'endogamie en levrette. Faut en finir. Faut En Finir est le deuxième mot d'ordre après le Plus Jamais Ça.
Il faut refaire le jardin d'Eden.
Ce qui est remarquable avec ce film, c'est à la fois le ton qu'il prend, la place de l'amour et sa légèreté. Tout se passe sans tellement de dialogues. Quasi télépathes, le prolétariat se comprend lui-même. Il y a d'ailleurs fort à parier que la bourgeoisie n'a pas besoin de l'ouvrir tellement pour faire valoir ses intérêts égoïstes. Quand deux ouvriers parlent, ils n'ont pas besoin de faire des phrases. Quand ils ne parlent pas, ils chantonnent, ils marmonnent des mélodies légères, comme s'ils se tramaient quelque chose. Et plus le film avance, plus on entasse des niveaux de possibles crapuleries, on se dit que tout va se casser la gueule. Mais les intérêts des travailleurs sont tels que femmes, enfants, travailleurs, noirs n'ont aucun intérêt à se casser la gueule. Ils savent que leur vie est un château de cartes mais c'est le leur.
Tout dépend de ce que vous ferez de votre temps libre. Si vous regardez Netflix ou du porno, vous ne vous émancipez pas. Alors, que ferez-vous de votre temps libre après avoir vu toute la médiocrité que ce monde nous tend ?