Born in Flames
7.2
Born in Flames

Film de Lizzie Borden (1983)

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« La révolution permanente contre le carnage permanent » Trotsky, Ma Vie

Rangeant mon dernier livre de bell hooks en soupirant face à la dégradation politique et sociale de notre monde, je sortis de mon placard ce film rayé, voulant nourrir mon âme révolutionnaire. Born in Flames prend place dans une Amérique sociale, renée sur les cendres du capitalisme, maintenant libérée du joug patriarcal. Cependant, cette soi-disant libération est partagée par des hommes, pour des hommes, voix relayée par les médias mainstream pour endormir les plus révolutionnaires d’entre nous.


Parce que Born in Flames, ça parle de ça : de voix, d’images, de médias, de femmes. Pas de la femme, des femmes. Le paysage médiatique sert de champ de bataille idéologique et culturel, lieu de domination intellectuelle et de propagande. Fondamentalement en avance sur son temps, ce film nous rappelle l’importance d’investir ce lieu. Utilisant une certaine dimension méta, l’œuvre se caractérise par une qualité pelliculaire médiocre, flirtant avec le documentaire, sublimée par l’amateurisme des acteurs et actrices. Long métrage à petit budget, rapiécé avec des bouts de pellicule bons pour la poubelle, il transpose une atmosphère très particulière qui peut, pour certains, rebuter. Mais pas moi.


Le corps des femmes est omniprésent. Borden filme les mains de la classe ouvrière, calleuses, rêches, sales, sans artifices ou contemplation démesurée. Médecins, cuisinières, femmes de ménage et j’en passe, la réalisatrice se refuse l’homogénéité facile que l’on a pu lui reprocher dans Regrouping. Suivant les préceptes de Butler et Wittig, l’exploration du spectre de la féminité se fait par véhicule interposé, de baisers sur un lit cramoisi, de poils parcourant le corps, de lesbianisme butch, de femmes racisées ou transgenres. Le corps devient lui-même territoire cinématographique, flirtant avec le regard des actrices elles-mêmes, ayant d’ailleurs participé intimement à l’élaboration de certaines scènes et de leur découpage.


Le film est moins un objet cinématographique que politique. N’attendez pas une narration linéaire ou éclatée façon Claire Denis. Ne vous attendez même pas à une narration. Ayant été réalisé au compte-gouttes, au fur et à mesure que le budget pouvait le permettre, on remarque vite que l’intention d’en dire beaucoup, quitte à perdre le spectateur, prend le pas sur la cohérence du tout. Nous pouvons certes y voir encore une intention méta sur les médias et, si cela est vraiment le cas, force est de constater que ça ne marche pas tant que ça.


Et c’est là que je ne peux continuer la critique du film en lui-même et de ce qu’il raconte : c’est une suite de critiques marxistes, philosophiques, révolutionnaires, qui est très maîtrisée, certes, mais sort du cadre cinéma. Parce que Born in Flames, c’est un objet politique d’abord, un film ensuite. Mais un super objet politique tout de même.


Néanmoins, il est important, en particulier ici, de parler de sa bande originale. Empruntant sans cesse des images punk d’un New York underground, Lizzie Borden nous offre une B.O. fonctionnant également comme hymne révolutionnaire. Born in Flames, de The Red Krayola, est une chanson créée spécifiquement pour le film, structurant lui-même, de façon presque incantatoire, les gestes du quotidien de nos militantes. Nous retrouvons également des morceaux de radios pirates et de stations clandestines, donnant encore au film cette dimension incarnante des luttes progressistes. La rugosité typique de l’image fusionne également avec le son brut, voilé, crachant de la B.O. Une réussite encore des mélanges frictionnants, unités éclatées pour en défaire les différences en alliant le tout avec brio.


De par son statut particulier, je ne pouvais en dire plus. Quand les crédits défilent dans ce morceau rock, je me demande si je viens de voir un film comme on l’entend ou une militante qui prêche un convaincu. Si Born in Flames est aussi en avance sur son temps, on ne peut nier qu’il n’est pas là pour éduquer, mais pour appuyer des thématiques déjà intégrées, au risque de perdre celles et ceux n’ayant pas le bagage militant pour entendre, comprendre et taper dans la main de notre interlocutrice qui nous fait des clins d’œil à tout bout de champ.Nous pouvons aujourd’hui nous poser la question de la pertinence d’un film sur la pluralité des femmes, pour la plupart racisées, dépeinte par une femme blanche. Je vous laisse le plaisir d’en débattre, même si la réalisatrice a déjà tranché la question, d’une belle manière d’ailleurs. Born in Flames ne brille pas dans sa contenance cinématographique ni même dans sa réalisation amateur. Mais il est porté par ces femmes, leur intimité caressante, tranchante, tabassant cet objet militant qui reste important 43 ans après sa première diffusion. Ce film rappelle, à une époque où le féminisme est menacé par les instances, où la gauche institutionnelle joue le jeu docilement, où les médias sont contrôlés par des groupes d’extrême droite, que c’est dans la pluralité des vécus, la pluralité phénoménologique, en refusant l’homogénéité du corps, que la révolution se poursuit.

AsianPiggy
7
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le 14 juin 2026

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