Cannibal Holocaust, de Deodato, est sorti en 1980 et est un film qui a sa petite réputation sulfureuse. L'anecdote la plus connue à son sujet est que Deodato a dû prouver que les acteurs de son film n'étaient pas morts, le juge ayant même demandé au blondinet de baisser sa culotte afin de vérifier s'il avait toujours son sifflet en place, tout ça pour que le film soit quand même interdit, contribuant à créer une aura de film trash et gore quasi ultime. Pour dire, même avant que je ne m'intéresse plus sérieusement au cinéma, j'avais déjà entendu parler de ce film. Interdis un film, et tu l'envoies au panthéon de l'histoire du cinéma. Interdis un film pour sa violence, demande-lui de prouver que ses acteurs sont vivants, et tu peux être sûr que tu construis son mythe et sa légende et que tu le rends culte, peu importe la qualité intrinsèque du métrage. Un beau soir, il fallait bien sauter le pas et quand même se pencher sur cette légende, c'est fait. Qu'en est-il alors ? Est-ce que Cannibal Holocaust mérite sa réputation ? Est-ce que c'est une arnaque totale ou est-ce un film visionnaire ? Au risque de décevoir, la réponse n'est pas si simple.
Pitchons. Au début du film, nous suivons un anthropologue qui est sur les traces d'une équipe de réalisateurs disparus dans la forêt amazonienne. Accompagné de fieffés garnements et d'un aborigène tenu en laisse, notre anthropologue ne tarde pas à retrouver la tribu qui est la cause de la disparition de l'équipe de tournage, non sans avoir vu une femme se faire violer à coups de pierre par un autochtone. Le groupe décide de ne pas intervenir dans ce rituel et de laisser l'homme finir son office, avant de tirer un coup de fusil et d'intervenir quand même, allez savoir pourquoi. Sur le trajet, notre groupe tombe nez à nez avec les traces de la première équipe, une carcasse de tortue, puis un corps, et enfin les rushs des caméras et les restes de l'équipe de tournage au compost. En tant que spectateur, on remarque un certain équilibre dans la violence : les aborigènes mangent des réalisateurs, mais l'anthropologue promène son guide avec une laisse. C'est bizarre dans les deux cas, mais ça amène à une sorte d'équilibre dans le mauvais traitement des humains. Finalement, on quitte la jungle avec cette sensation que les documentaristes n'auraient pas dû s'approcher de ces sauvages. Pauvre équipe de journalistes intègres !
La seconde partie vient bouleverser notre perspective. En effet, les producteurs se disent : certes, nos réalisateurs se sont fait croquer, mais on a encore les rushs, faisons-en du pognon. L'anthropologue est encore mandaté pour regarder les images tournées par la première équipe. Et là, palier par palier, nous montons dans l'horreur. Cette partie, précurseur du found footage moderne, est filmée par les réalisateurs disparus. D'abord nus à faire des blagounettes entre eux, on les voit progressivement basculer dans la folie et l'horreur. D'abord, ils se mettent à tuer la faune de la jungle : serpent, tortue, tarentule, singe et cochon (et c'est aussi un fait bien connu, de vrais animaux ont été tués pour le film. La question de la mise à mort d'animaux, particulièrement pour l'esthétique, est une vraie question morale qu'il est difficile de balayer d'un revers de main. Perso, ça me plaît qu'à moitié et je préfère rester hypocrite en ne me demandant pas comment mon steak arrive dans mon assiette. Mais je peux comprendre que pour beaucoup de personnes c'est un no-go. Pour ma part, j'avoue que je préfère détourner le regard dans ces scènes, particulièrement la tortue qui est interminable et que j'ai zappée. Team petit sifflet ici ! Donc oui, de vrais animaux sont morts, oui c'est problématique d'esthétiser la mort d'animaux, mais ça ne constitue pas le cœur du film non plus). Puis ensuite, nos journalistes commencent à tirer sur du plus gros gibier en visant carrément les autochtones à coups de fusil, ceci afin d'être conduits au village. Comme le remarquera l'anthropologue, ce n'est peut-être pas une façon très amicale de se rencontrer. On voit ensuite les documentaristes enfermer les aborigènes dans une hutte et lui mettre le feu, en voulant accuser une tribu rivale du méfait afin d'avoir de belles images, violer une femme, sans qu'on sache vraiment trop pourquoi, tuer des aborigènes, puis finalement se faire attaquer en retour, émasculés (berk), violés, décapités et démembrés.
Ouf ! La traversée de cette bobine n'est pas si simple, il faut quand même avoir le cœur assez bien accroché. Outre une cohérence relativement absente, notamment dans le comportement des journalistes que dans celui des sauvages, Cannibal Holocaust est davantage une sorte de fable d'horreur autoréflexive. On va séparer cela en trois points.
Premièrement, le film porte en lui une critique du sensationnalisme. En effet, la seconde partie est entrecoupée de discussions entre l'anthropologue, qui s'oppose aux producteurs, leur demandant de ne pas montrer ces images. Le sensationnalisme faisait déjà partie du paysage visuel du cinéma italien des années 80 et bien auparavant (d'une certaine manière on peut même dire que ça a toujours existé), tant dans la fiction, avec ces giallos qui repoussaient toujours plus la violence de leur mise à mort avec un rouge sang ultra vif, que dans les documentaires, typiquement les Mondo. En effet, avant d'introduire la seconde partie, les producteurs montrent à l'anthropologue un extrait du travail des cinéastes cuits et disparus, notamment un documentaire en Afrique où ils filmaient des exécutions. Ce n'est pas sans rappeler le mondo Africa Addio de Jacopetti, paru en 1966, que j'ai déjà évoqué ici, et qui s'était lui aussi lancé dans une course à la surenchère avec ses films. Ici, on nous montre des réalisateurs qui ne sont pas passifs à simplement filmer le choc, mais qui le provoquent volontairement, le créent ex nihilo, et des producteurs peu scrupuleux prêts à vendre ces images, peu importe s'il en a coûté des vies humaines. Pis ! Plus il y a de morts, mieux c'est ! Le discours sur la création de l'image, sur les abus, et sur le rôle du spectateur dans tout ce bazar, lui aussi sensationalivore, fait partie du discours du film. Mais... paradoxe. Le film joue lui-même de cette surenchère de gore et de sensationnalisme, et est structurellement bâti comme une montée dans le crade. C'est un film qui dénonce ce qu'il fait, qui est conscient à la fois de sa critique mais de son propre sensationnalisme.
Secondement, le renversement de perspectives. En effet, le film se conclut en disant : je me demande qui sont vraiment les cannibales ? Les sauvages ? On les a vus manger, découper et tuer des gens. Pourtant, tout cannibales qu'ils sont, la seconde partie renverse la perspective et montre les Blancs agir comme des brutes, pire que les cannibales, violant et tuant tout aussi dépourvus de scrupules : au point de se demander si l'hostilité des aborigènes n'est pas la création des Blancs. Si bien que certains y ont vu un film quasiment anticolonial. Sur ce point, allons-y mollo. Oui, le film questionne vraiment ce rapport colonial. Ça se voit à plus d'un titre. Par exemple, la réaction des producteurs : quand les aborigènes se font tuer par les réalisateurs, ils trouvent que ça fait quand même de bonnes images à exploiter. Mais quand la violence se renverse et touche des Blancs, il n'est plus question de commercialiser quoi que ce soit, et on brûle la pellicule (brûlant aussi la vérité au passage, donc questionnant le pouvoir des images : qu'est-ce qu'on montre ? Qu'est-ce qu'on ne montre pas ? Et qui a ce pouvoir-là ?). Donc oui, la critique est assez fine ici. Mais reste que le film ne se demande pas : comment arrêtons-nous de nous entre-dévorer. Au final, il ne questionne pas les structures politiques de ce colonialisme. Tout au plus, il prône pour un respect mutuel de ce qui reste, à ses yeux, des sauvages. Chacun chez soi et ça ira très bien. Ce qui est déjà, en soi, il est vrai, pas si mal. Mais par contre, structurellement, le film reste un film d'exploitation qui exploite le topos colonial du cannibale, qui pullulait aussi dans le cinéma de genre italien. En outre, le film montre la violence coloniale mais sans jamais dépasser les codes coloniaux qu'il utilise abondamment.
Troisième et dernier point : je ne sais pas si on doit remercier ou blâmer le film pour ça, mais il est vrai qu'il y a quand même un côté found footage avant l'heure. Papa à la paternité un peu trouble et aux rejetons pas tous très reluisant ; il y a quand même pas mal de mauvais films dans ce genre, pour de rares pépites, et peut-on être père d'un phénomène 20 ans avant sa naissance ? Ça se discute. Ce qui est intéressant, en revanche, c'est que dans la première partie, il y a une distance : on sait que le spectateur regarde un film. Tout est montré de manière à ce que ce soit clair et limpide. Dans la seconde, le spectateur est lui même représenté à l'écran en lieu et place des producteurs et de l'anthropologue qui visionnent les images des réalisateurs. La limite se brouille entre le réel et la fiction car nous avons en face de nous des images brutes, celles de l'équipe de tournage, là, il n'y a plus de filet de sauvetage pour le spectateur... qui est lui même représenté dans ses deux tendances ! Hé oui, on est là, on est devant le film, et dans le film. Et ces deux spectateurs, l'anthropologue et les producteurs, illustrent eux aussi un paradoxe. L'anthropologue ne souhaite pas que ces images soient vendues car il a regardé l'intégralité du métrage : trop choquant, trop affreux. Les producteurs, eux, réclament toujours plus de sang, ça fera vendre ! Géniaaaaal, disait Pujadas en voyant le 11 septembre ; géniaaaaal, disent les producteurs en voyant les sauvages se faire martyriser. Génial ou non, les spectateurs que nous sommes… qu'avons-nous fait, nous ? Eh bien on a regardé quand même. Comme l'anthropologue et comme les producteurs. On est quand même friands de ce genre de choses, choses qui nous révulsent intrinsèquement. Et le film en joue : ah, tu aimes ça ? Et ça, est-ce que cette scène tu peux la supporter ? Et nous, on regarde. On supporte, on ne supporte pas, ça dépend. Pour ça, le film joue aussi de son dispositif et travaille les tripes du spectateur, le testant à chaque segment. Malsain, cynique, ludique ? Un peu de tout ça à la fois. Oui, on est un certain nombre d'êtres humains à avoir une curiosité morbide, qui peut paraître malsaine. L'est-elle pour autant ? Ça dépend. Est-ce une mauvaise chose ? Ça dépend. C'est comme ça. Et le film en joue, car il connaît son public. Cette seconde partie est une franche réussite néanmoins. On voit que Deodato a fait ses armes dans le néo-réalisme italien d'après-guerre, qui déjà voulait toucher au réel. Mais c'est bien cette seconde partie qui va pousser les curseurs au maximum. Cruauté, barbarie, effets spéciaux (cultissime cette image d'indigène embroché), violence, le tout en proposant une réflexion sur ce même dispositif qu'il exploite à son maximum. C'est fort faut l'admettre.
Pour conclure, et parce que c'est déjà bien long, Cannibal Holocaust est un film assez inclassable. On ne peut pas dire si c'est du génie ou de l'arnaque, un peu les deux à la fois sans doute. C'est un film d'exploitation sensationnaliste au topos colonial qui critique le cinéma sensationnaliste et le regard colonial, tout en poussant au maximum tous les paramètres mentionnés ci-dessus. Un film qui critique une forme de cinéma tout en poussant cette forme dans ses extrêmes, un film qui brouille la limite entre la réalité et la fiction, disséminant au passage de quoi donner naissance à un style cinématographique propre, mais aussi brouillant la limite entre la vie et la mort d'animaux exécutés pour un bout de bobine. Ludique, le film joue avec le spectateur et le maltraite à la fois dans un spectacle que le public est venu rechercher et qu'il regrette à la fin. Cannibal Holocaust, comme la musique douce et envoûtante qui ouvre le film et qui se distord à mesure que la pellicule poursuit sa route, est un paradoxe, un film inclassable, un plaisir et une purge, du génie et de l'arnaque, un ouroboros, un film qui se nourrit de ce qu'il dénonce, mais qui ne propose jamais de sortie à ce cercle perfide. Et de toute manière, en a-t-il vraiment envie, de sortir de ce cercle ? Ne s'y complaît-il pas un peu ? Quant à moi, je suis content de l'avoir enfin vu. Mais je ne peux m'empêcher de me demander si le cannibale qui se mange lui-même est le cannibale le plus malin… ou le plus idiot.