Le carancho c'est un oiseau qui plane autour des bêtes blessées en attendant la faille, un charognard quoi. La métaphore a le mérite d'être claire. C'est aussi un film sans une couche de gras, avec une narration et un montage ultra ciselés qui chassent le superflu. C'est concis quand il faut l'être, pour pouvoir prendre le temps sur les scènes les plus porteuses d'humanité et de force. Pas de risque de crise d'épilepsie et ça fait du bien, avec des plans qui respirent et plusieurs plan-séquences qui nous maintiennent le nez dans la noirceur.
Le cadre est plutôt anecdotique à première vue: accidents de la route et escroqueries aux assurances. Pablo Trapero en fait pourtant un contexte original, solidement ancré dans cette Argentine en crise qui pousse au système D. Par les tournants du scénario, ses changements de braquet, on comprendra au fur et à mesure comment ce business fonctionne, et qui sont les squales qui nagent dans ses eaux troubles. Etrangement, l'ambiance est moins guillerette que dans une pub pour la MAAF.
L'histoire vibre surtout à travers ses deux personnages cabossés. Trapero ne cherche pas à nous inonder de détails, mais dessine en quelques traits saillants un homme et une femme qui composent avec leur dur métier et les miettes de vie perso que celui-ci leur laisse. Ricardo Darin et Martina Gusman livrent une prestation intense et nuancée, dans un tango constamment sur le fil du rasoir. Les genres de la romance et du film noir se nourrissent ici l'un de l'autre, irrigués par une veine sociale affirmée où la fatigue et l'urgence sont palpables.
A noter que c'est co-produit par la boîte coréenne Fine Cut, et qu'on ressent un certain cousinage avec le ciné de là-bas. Moins salaud que de leur avoir envoyé Florent Pagny, faut avouer.