CARRÉ 35 (Eric Caravaca, FRA, 2017, 67min) :

Ce titre énigmatique nous convie vers une déchirante investigation intime à la recherche d'une image manquante d'une sœur inconnue décédée très jeune et dont il ne reste plus aucune trace. Le comédien Eric Caravaca révélé par son rôle dans C'est quoi la vie ? (1999) de François Dupeyron (dont il dédie son documentaire) ne cesse d'embellir le cinéma français par sa sensibilité et sa voix chaude. Après un premier passage réussi derrière la caméra en 2005 avec une sensible histoire familiale dans Le Passager, le cinéaste nous entraîne dans une quête personnelle pour tenter de briser un tabou de son enfance gardé trop longtemps enfoui. Cette recherche s'entame par un film en super 8 noir et blanc où l'on voit un portail puis une fenêtre ouverte vers laquelle la caméra s'approche pour pénétrer entre les barreaux, dans l'obscur...Une première séquence qui augure du sensible documentaire à suivre. Revenir en arrière, faire une introspection, ouvrir les malles de sa mémoire, on commence souvent par n'y voir que du noir, avec l'espoir d'y trouver une lumière pour nous réchauffer l'âme. Pourquoi sommes-nous parfois tenter de replonger dans nos souvenirs pour mieux avancer ? Pouvons-nous procéder autrement ? Pour Eric Caravaca l'évidence trouble est apparue lors d'une visite avec un ami d'un cimetière en Suisse où devant le carré des enfants il fut chaviré d'une intense et profonde émotion : « Une tristesse soudaine m’envahit, une tristesse que je ne m’explique pas ». Depuis ce jour le comédien part à la recherche de la source de ce ressenti intime. Commence alors un périple à la première personne, sous la forme d'un récit psychanalytique hanté par les non-dits et par un petit film en Super 8 du mariage radieux de ses parents au Maroc fin des années 50, avant la naissance de la sœur aînée. Pour dérouler le fil de son histoire le cinéaste propose une mise en scène pudique captivante pour illustrer son enquête, où il reste toujours en hors-champs, lors des entretiens filmés de ses proches munis d'un simple micro-cravate et répondant face à la caméra. Ce dispositif simple offre des échanges très émouvants avec sa mère qui reste constamment dans le déni et parfois très mal à l'aise par certaines questions de son fils, à la voix jamais sentencieuse mais juste interrogative et un moment très touchant avec l'interview de son père (déjà un peu ailleurs...) quelques jours avant sa mort. L'acteur en voix off décline avec douceur, une narration tout en retenue mêlant les films de familles, archives photos, états civils, tampons de visas d'aéroports avec la grande Histoire. Pour trouver la vérité le réalisateur se sert des outils modernes comme Wikipédia ou d'un film glaçant issu de la propagande nazie afin de révéler un tabou indicible encore plus douloureux concernant l'état de santé de sa sœur Christine, une "maladie bleue" (malformation cardiaque), accompagnée généralement par une trisomie 21. Un syndrome vécu comme une honte par ses parents déménageant pour fuir le regard des autres dans le contexte des années 60, où ces maux étaient si mal vu par la société. La force du récit autobiographique provient du mélange judicieux de la petite histoire intime entremêlée avec la Grande Histoire, dont l'évocation par le biais d'images d'archives de la colonisation française dans les pays du Maghreb. Là aussi en parallèle Eric Caravaca nous offre un autre déni, à plus grande échelle ! Peu à peu la réhabilitation de ce fantôme prend vie, l'acteur rassemble chaque partie du puzzle, nous montre même des films personnels de son fils Baltasar après sa naissance où quelques images dans la chambre de son père mort sur son lit d'hôpital à l'ombre d'un palmier...Des images pour mieux figer la mémoire et qu'il n'y ait plus de trou à combler. Ce documentaire confession ne sombre jamais dans le larmoyant et le pathos et bénéficie également d'une magnifique partition musicale qui souligne avec délicatesse les mots bien écrits de l'auteur aidé par un "frère" artistique, Arnaud Cathrine. Cette autopsie vers la vérité réussit lors d'une séquence finale poignante à réconcilier le passé avec le présent, des retrouvailles avec une mère et avec une sœur dont le cinéaste connaît l'emplacement de ce Carré 35 et a su délester le poids trop lourd d'un secret de famille. Un récit qui résonne en chacun de nous, faisant de ce film personnel, un partage universel où chacun peut y trouver matière à réflexion comme dans un saisissant miroir de nos vies. Dans ma famille dysfonctionnelle, où les pires secrets ne sont certainement pas encore tous dévoilés, pour m'en sortir il a fallu parfois mentir, pour ne pas mourir...A présent, je sais grâce à l'amour, que cette solution n'était sûrement pas la bonne. La vérité nous réussit toujours mieux semble t-il, et la puissance de ce documentaire prouve qu'une fois le tabou évoqué, les êtres s'apaisent pour retrouver le soleil sur une plage sans vague à l'âme. Venez accompagner ce voyage identitaire dans les souvenirs intérieurs, un travail d'exhumation menant vers l'existence d'une vie Carré 35. Ambitieux. Digne. Lumineux. Bouleversant.

seb2046
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le 17 sept. 2023

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