Voilà un film qui risque de passer quasiment inaperçu, alors que beaucoup d’atouts plaidant en sa faveur. Il est vrai que son titre fait trop passe-partout, comme son affiche qui se contente de présenter le casting.


Mais, ce qui compte, c’est quand même un film qui apporte beaucoup d’émotions. Il le fait d’abord dans le registre de la comédie. Dans ce style, Sandrine Kiberlain s’en donne à cœur-joie et on sait depuis quelques années qu’elle sait se montrer particulièrement à son aise dans ce registre. Elle campe Rose, une veuve et mère de famille qui vit dans des conditions plus que précaires, puisqu’elle n’a aucun revenu et qu’elle a trois enfants à charge. Pour survivre, elle a investi ce qui semble être un hôtel-restaurant abandonné tout proche de la gare du Raincy dont on voit deux fois la belle façade. Rose vit de débrouille, sans les moyens nécessaires pour profiter de l’électricité ou de l’eau courante. Elle compense avec un endroit spacieux où chacun de ses enfants, Simon (Alexis Rosensthiel), Tess (Louise Labeque) et Emily (Alma Ngoc) a sa chambre. Par contre, elle se contente de la décoration d’origine qui remonte à plusieurs décennies…


Le film débute dans un supermarché où Rose fait ses courses à sa manière, pour éviter de passer en caisse. Visiblement, sa technique est éprouvée. Trop peut-être, car les vigiles la rattrapent et cherchent à l’emmener malgré ses protestations. Il faut dire qu’elle pousse un caddie bien plein avec des victuailles de bonne qualité qu’elle n’a jamais eu l’intention de payer, pour la simple et bonne raison qu’elle n’en a pas les moyens. La situation va tourner grâce à l’intervention de Jean (Pierre Lottin) qui trainait par là. Jean, c’est le type qui ne s’en laisse pas conter et qui peut faire très mal quand on lui cherche des noises. En gros, tout ce qu’il veut c’est qu’on lui fiche la paix, quitte à vivre dans un camping-car en bordure d’autoroute et à se nourrir de raviolis en boîte.


Avec le recul, on peut considérer la rencontre de Rose et Jean un peu téléphonée. Peu importe, car on sent le duo moteur constitué, malgré tout ce qui les oppose. Mais ce qui les oppose est finalement assez faible par rapport à ce qui les rapproche, à savoir leur façon de vivre en marge de la société. C’est sans doute ce qui a incité Jean à défendre Rose au supermarché. Pourtant, la suite, beaucoup moins positive, devrait inciter Jean à prendre ses distances. S’il n’y parvient pas, c’est sans doute parce que, sous ses airs de j’m’enfoutiste revenu de tout, il cache une vraie sensibilité.


Le duo Sandrine Kiberlain/Pierre Lottin fonctionne à la manière de ceux de la grande époque du cinéma américain, avec une vraie opposition de caractères qui finit par évoluer favorablement pour présenter deux personnages qui réussissent à se soutenir malgré tout un tas d’embuches. Toujours sur le fil, Jean-Baptiste Leonetti parvient à maintenir l’équilibre entre séquences très rythmées et d’autres nettement plus intimistes qui apportent un vrai souffle au film en donnant de la consistance à ses personnages. Outre Jean et Rose, les trois enfants de cette dernière affichent des personnalités qui soulignent un vécu peu ordinaire, avec notamment la perte de leur père. Ils ont beau former une fratrie, ils se chamaillent ouvertement parfois même jusqu’à la bagarre. Simon vit sa crise d’adolescence dans des conditions peu enviables. Tess est la fille du milieu toujours écartelée entre ses envies personnelles, son besoin d’affection auprès de sa mère et une façon de protéger sa petite sœur Emily encore trop jeune pour tout comprendre. Bien évidemment, Jean ne cherche jamais à s’imposer. Bien au contraire, il envisage constamment de prendre la tangente pour échapper à ces fous-furieux. Pourtant, quelque chose le retient régulièrement. Il faut dire que, malgré ses idées franchement loufoques (voir les entretiens avec l’assistante sociale), Rose affiche des convictions et des principes qui font d’elle une bonne mère. D’ailleurs, les faits vont dans ce sens, car ses enfants la défendent bec et ongles dès que cela s’avère nécessaire et montrent qu’ils peuvent faire bloc très naturellement autour d’elle.


Parmi les scènes intimistes, je retiens celle où, un soir, Rose demande à Jean de lui en dire plus sur lui. Surprise de Jean, peu habitué à ce qu’on s’intéresse à lui pour de bon, quand elle lui demande quel est son métier. Il tourne autour du pot avant de lui révéler quelques faiblesses à l’origine de sa situation du moment. Mais le point faible de Rose est autrement plus marquant. Elle qui croyait pouvoir faire comme si de rien n’était comprend qu’il y a urgence. Surtout qu’elle voit en Jean celui qui pourra assurer l’avenir, quoi qu’il en pense…


Alors oui, c’est un film français, comme beaucoup les dénigrent. Mais il offre de vrais moments de cinéma marquants, avec des acteurs franchement convaincants, y compris les plus jeunes toujours difficiles à diriger. Le réalisateur-scénariste Jean-Baptiste Leonetti qui n’a pour l’instant aucune réussite majeure à son palmarès, trousse ici une comédie sociale qui fait mouche, car il nourrit son film de nombreux détails intéressants, visant intelligemment un espace situé entre crédibilité et réalité. Une réussite qui doit également à la musique originale, à laquelle Pierre Lottin contribue (il joue de l’harmonica), en collaboration avec Fred Avril.

Electron
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le 1 avr. 2026

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