« Toujours sur la ligne blanche… » (A. Bashung)

« C’est beau, une ville, la nuit »… Si elle ne lui était pas déjà montée aux lèvres, et sous la plume, des années plus tôt, telle est à coup sûr l’exclamation qu’aurait proférée Richard Bohringer devant ce fascinant premier long-métrage du réalisateur franco-iranien Emad Aleebrahim Dehkordi. Également au scénario, l’homme, né à Téhéran en 1979, nous entraîne dans une plongée nocturne sur les pas de deux frères, Iman (Iman Sayad Borhani) et Payar (Payar Allahyari). Si la caméra de Amin Jafari, puissamment sensible et esthétique, souvent portée, s’attache surtout aux pas et aux tours de roue du premier, avec son allure sculpturale et son profil d’aigle (un oiseau dont il croisera justement souvent la trajectoire, violemment, dans le réel ou en rêve…), elle offre une place de plus en plus importante au cadet, que son visage plus doux et optimiste ne mettra pas à l’abri de tous les coups du sort.

Tourné en plein confinement, « Chevalier noir » fait émerger de l’ombre un Téhéran scintillant, presque totalement débarrassé de toute couleur locale et de toute contextualisation politique, à de rares allusions près : la tenue d’une femme, l’action de la police… Cette ville aux fêtes si intenses est parcourue, de nuit, par Iman, devenu occasionnellement dealer et « King », par un concours de circonstances, du fait de la qualité de la coke qu’il diffuse. Gloire dangereuse et que l’on sent constamment lestée d’une charge éphémère, pour ce chevalier moderne lancé à bien trop vive allure sur sa moto de nuit, toute peinte de noir…

Une vie conduite tête baissée, projetée dans une fuite en avant, étroitement cadrée, comme sans perspective, par la caméra, et « toujours sur la ligne blanche », comme le chantait Bashung. Iman n’est d’ailleurs pas le seul à mener une existence de funambule, puisqu’il va happer, bien malgré lui, son frère dans cette vie dangereuse, avec son casque au masque de naja sur la nuque, et qu’il côtoie une autre figure intéressante mais constamment sur le fil, en la personne d’un peintre toxicomane se heurtant, tout comme lui, aux difficultés d’un héritage à sauvegarder.

Car la question des biens, maison ou terrain, ne sera pas écartée, dans ce Téhéran en constant remaniement. S’ouvrant dans la nuit et la violence des sons, travaillés de façon très fine par Vahid Moghaddasi, Olivier Voisin et Romain Ozanne, le film se clora sur une scène inespérément diurne, qui entrouvre un apaisement, et prolonge le fil ténu apporté par la présence délicate et souriante de la belle Hanna (Masoumeh Beygi) et de son fils Pauli (Paul-Ilia Aleebrahim-Dehkordi).

Une œuvre qui déploie toute la fascination du noir, sur une ligne finalement très rock, bien que scandée par les rythmes obsédants de la musique techno qui vous désarticulent un homme.

AnneSchneider
8
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le 17 déc. 2022

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Anne Schneider

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