Étrange documentaire... Oui, étrange vraiment.


Bien entendu, il n'était pas question d'aborder en détail les mécanismes complexes des vastes programmes de surveillances américains et britanniques, que nous connaissons maintenant plus ou moins. Bien entendu, il n'était pas non plus question de poser des questions de fond, de prendre un vrai recul sur le sujet (avec par exemple un petit rappel sélectif du passif du FBI et de la CIA, ou encore avec la notion de raison d'Etat, qui dépasse la réflexion sur la démocratie en révélant que de tout temps, les Etats ont violé le droit, commis des indicibles forfaits dès lors qu'un intérêt supérieur était en jeu : "La démocratie s'arrête là où commence l'intérêt de l'Etat", affirmait en 1987 Charles Pasqua, alors ministre de l'intérieur, soucieux de soustraire les services de renseignement français au débat public. Aurait on déjà oublié Machiavel, ou même par chez nous l'affaire Dreyfus? Le phénomène n'est pas nouveau, c'est sa forme et sa portée qui diffèrent). Bien entendu, il était encore moins question de délivrer un documentaire esthétique, remarquable formellement parlant, compte tenu de son contenu si particulier. Bien entendu.


Non, la possession de telles images d'Edward Snowden au moment même des révélations justifiait à elle seule d'en faire un documentaire, et de le faire dans une approche centrée sur le personnage du lanceur d'alerte, son caractère, ses convictions et ses peurs alors que se déploie le scandale. Et franchement, comment faire autrement avec de tels documents entre les mains? Le grand intérêt de ce documentaire, c'est de pouvoir être l'incroyable témoin "Live" d'une tranche extrêmement récente de l'Histoire en marche, c'est de pouvoir apprécier du meilleur des points de vue les frénétiques coulisses d'un tel scandale planétaire, du rôle primordial des journalistes et leur manière quasi-héroïque de gérer un scoop atomique au combat aussi courageux que tragique d'un désormais hors-la-loi, d’appréhender l'importance nouvelle comme la friabilité placée en l'individu face à l'écrasante machine Étatique... (Je ne sais pas si la comparaison est pertinente, mais j'ai parfois pensé au manga Death Note, avec les même coups d'échiquier joués entre une organisation policière toute puissante (Interpol, associé à la police japonaise) et un criminel insaisissable).


Mais c'est aussi sa faiblesse, sa facilité. Cette dramatisation tellement pratique, cette authenticité tellement vendeuse, cette action tellement racoleuse. Après l'incontournable "inspiré d'une histoire vraie", place à l'histoire vraie mise en scène, bitch. Rien à faire, j'eus dans le cinéma la sensation d'être un voyeur affalé devant la télé-réalité de la politique internationale, de m'immiscer dans la vie privée d'un individu dont l'épisode de vie n'aurait pas dû m'être dévoilé, car simultanément trop vide de sens et trop intime. Quelle ironie, ce sentiment, alors qu'Edward Snowden se bat précisément pour la sauvegarde de la vie privée des individus. Quelle ironie encore, que celui-ci critique la façon dont les médias accordent trop d'importance aux individus et évitent ainsi les réels sujets, pour devenir le temps d'un long métrage le sujet d'un nouvel épisode de Vis ma vie, thématique "Les Etats Unis veulent ma peau", l'objet de toutes les attentions quant à ses états d’âme, ses sautes d'humeur, les traits de son visage et la marque de son t-shirt.. Le vrai message de Citizenfour, sur la vie privée des individus comme première des libertés, sur la nécessité de revendiquer son identité comme vecteur de force et de postérité de la lutte des lanceurs d'alerte, aurait pu être traité en quelques passages et servir de base à un développement, et tourne à la place à vide en étant rabâché stérilement pendant quasiment deux heures.


Ce documentaire, c'est voir la grande roue de l'Histoire défiler devant soi, y accrocher des guirlandes et essayer de soutirer de l'argent ou de la reconnaissance de ce spectacle, plutôt que d'en partager une véritable réflexion forcément moins lucrative. Ce documentaire, c'est posséder des documents d'une exclusivité époustouflante et d'une rareté sans nom, et en faire un show à la limite du sensationnalisme qui qui plus est se contente, au fond, du minimum syndical, de la surface lustrée du problème : un exposé du déroulement des faits les plus grossiers, qu'on connaissait d'ailleurs déjà. Oui, mais attention, c'est du Live ! Ce documentaire, c'est l'information et la prise de recul pourtant inhérente au genre troquée par l'individualisme et l'instantané assumé. Ce documentaire, c'est la matérialisation des thèses de Guy Debord, c'est l'exemplification de sa fameuse société du spectacle. Pourtant, comme expliqué plus haut, ce documentaire n'aurait pas pu être tellement différent (à moins sans doute d'être plus long et de réserver plus de place à l'analyse), je ne vois donc pas ce que je pourrais lui reprocher, à part peut être d'exister, ou de remporter un oscar.

DoubleRaimbault
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Le 10 mars 2015

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ghyom
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