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le 26 mars 2026
SuivreRoule ma poule !
Laisser les images raconter la vie d'un âne, Robert Bresson et Jerzy Skolimowski l'ont fait sans rechigner. Mais consacrer un long métrage à l'existence d'un gallinacé, cela dépasse un peu...
L’odyssée d'une geline échappée d'un élevage industriel.
Il sied, avant toute chose, de s’incliner bien bas devant la prouesse proprement renversante que constitue cette entreprise : retenir, durant plus d’une heure et demie, l’attention d’un auditoire accoutumé aux tumultueuses péripéties du cinématographe contemporain, en ne lui donnant à contempler que l’existence chétive et picorante d’une volatile de basse-cour. Cette gageure, qui eût pu sombrer dans la fadeur la plus consternante entre des mains moins expertes, se mue ici en une réussite éclatante, tant l’auteur sait extraire d’un sujet en apparence dérisoire une matière narrative d’une richesse insoupçonnée.
Le dispositif optique qui charpente l’ensemble de l’ouvrage relève d’une ingéniosité peu commune : en plaquant sa caméra à hauteur de volatile, le cinéaste magyar contraint le spectateur à désapprendre sa perception coutumière de l’espace, à réviser de fond en comble son rapport à l’échelle du monde. Les chaussées goudronnées, les jardinets domestiques, les intérieurs frustes et vernaculaires se métamorphosent soudain en territoires démesurés, en étendues inhospitalières et vertigineuses où le moindre caillou devient obstacle, où la moindre haie se dresse en rempart infranchissable. Ce parti pris visuel, loin d’être un simple artifice esthétisant, instille une tension dramaturgique constante : la fuite de notre héroïne emplumée s’élève ainsi au rang d’une véritable anabase, épique en son essence, dérisoire en son objet — antinomie savoureuse qui fait tout le sel de cette œuvre.
Sous les dehors d’une bluette animalière se dissimule une fresque autrement plus corrosive : le film se révèle une fable où la tendresse le dispute à la tragédie, où la cocasserie côtoie sans cesse la férocité la plus acérée. Le regard de l’animal, dépourvu de tout jugement moral préalable, devient ainsi le miroir grinçant qu’on tend, sans ménagement aucun, à la violence, à la cruauté et aux innombrables travers de l’espèce humaine — miroir d’autant plus implacable qu’il se dérobe à toute posture catéchisante.
Au fil des rencontres que la volatile égrène tout au long de sa cavale, le réalisateur compose un panorama véritablement saisissant des égarements de notre civilisation : l’indifférence érigée en vertu cardinale, l’exploitation systématisée du vivant, la déconnexion abyssale qui sépare désormais l’homme de la nature qui l’enfante. Cette galerie de tableaux, tantôt drôle, tantôt empreint de grâce, tantôt d’une cruauté à vous glacer les sangs, apporte à l’ensemble une portée philosophique et politique que l’on n’attendait guère d’une chronique consacrée à une gallinacée.
Il convient, en toute probité critique, de signaler trois moments d’une crudité qui pourra ébranler les philozoïstes et les âmes les plus délicates. D’abord, un plan rapproché et prosaïquement sans fard sur l’orifice d’où la poule expulse son œuf — nudité biologique que la pudibonderie cinématographique ordinaire eût sans doute occultée. Ensuite, l’ouverture même du récit, qui plonge le spectateur au cœur d’un élevage avicole intensif : des centaines de poussins naissant à la chaîne, triés, saisis, manipulés par des mains ou des mécanismes automatisés, selon la cadence implacable d’une machine sans âme ni répit — vision d’une froideur kafkaïenne qui glace jusqu’aux tréfonds. Enfin, un renard fauché en pleine course par un véhicule, dont la brutalité soudaine vient rappeler, sans nul enjolivement, que le trépas rôde partout où passe l’homme motorisé.
Bref, l’on ressort de cette projection profondément secoué, tant le metteur en scène parvient à faire cohabiter, avec une maestria peu commune, la légèreté du conte et la gravité du pamphlet. Une œuvre rare, à la fois désopilante et bouleversante, qui hisse la modeste poule de basse-cour au rang de figure tragique et de témoin implacable de nos turpitudes.
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il y a 6 heures
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