De « Conan the Barbarian », Mandico a retenu le « barbarian », plus que le « Conan ». Il n’y a plus grand-chose du film de John Milius, si ce n’est l’histoire d’une enfant dont la mère est assassinée et qui vit pour la vengeance.

En revanche il y a vraiment une réflexion sur le motif de la barbarie. J’ai été frappé d’entendre le mot résonner autant. Barbaque, barbecue, barbiturique. Les personnages, par ailleurs fort diserts, se demandent à plusieurs reprises s’ils sont barbares ou si ce qu’ils font est barbare. À un moment donné, s’adressant à Conann, Rainer prophétise : « tu deviendras la plus barbare des barbares ». C’est l’outrance propre à Mandico, ultra pulpe, ultra rêve, ultra lux, ultra barbare. Toujours une surenchère dans un maniérisme exquis. Ce n’est pas un concours de beauté mais un concours de cruauté. Qui sera la plus barbare ? La France a une incroyable barbare. Dans le Conan original, Schwarzenegger n’est jamais en train de se demander s’il est un barbare ou s’il va le devenir. Il n’y a aucun doute à ce propos. Il est barbare de part en part. Il fait des trucs de barbare comme porter des peaux de bêtes, monter à cheval, crier fort, se saouler au coin du feu, trucider ses ennemis et surtout assommer un chameau à coup de poing.

De leur côté, que font-elles donc, toutes nos Conann ? Une reconstitution gore et en mouvement du tableau de Hans Baldung, Les Sept âges de la femme, moins 1. Chiffre plus diabolique. La Conann de 15 ans est apeurée, incertaine de son identité, fille ou garçon : pas très barbare. Celle de 25 ans est un peu l’archétype du barbare, pourfendant les ennemis avec son épée dans des flots de sang : assez barbare. Celle de 35, sûre d’elle-même et dominatrice, chevauche une voiture argentée tel son cheval Attila le Hun. Elle couche avec le chien photographe des Enfers : très barbare. Celle de 45 est plus ou moins une nazie qui assassine l’Europe à coup de mitraillettes. Elle est flanquée d'un bras droit qui s'appelle Himla : très très barbare. Celle de 55 se livre elle-même en pâture à une bande de jeunes artistes dans une sorte de repas-performance, de scène de Manducation bien dégoûtante : ultra barbare. Celle de 65 est une reine morte sur son trône : barbarella.

En somme cannibalisme, zoophilie, mitraillage, exécution sommaire, éventrement et j'en passe : nous sommes en présence d'un éventail assez complet de ce qu'il faut bien appeler des actes de barbarie. C’est « spectaculaire », comme dirait Alessandro Baricco Barbaricco Barbmandico. Spectaculairement violent. Ou bien encore comme on dit aujourd’hui : c’est GRAPHIQUE. C'est un contenu graphique. Il y a cependant deux choses qui échappent au schéma standard de la barbarie ou plutôt lui font subir une inflexion, petite ou grande.
La petite inflexion est un détail d’étymologiste pointilleux. Le "barbaros" grec est censé être celui qu’on ne comprend pas, celui qui parle une langue inintelligible, pleine de borborygmes. Alors peut-être que le film restitue cela à sa façon en faisant parler les personnages en allemand, en francais et en anglais. Il n'en demeure pas moins que tout ce petit monde se comprend et saute allégrement d'une langue à l'autre. Il n'y a sans doute que le spectateur qui ne comprend pas tout au film, qui apparaît alors lui-même comme comme un barbarisme. Un long mot bizarre et étranger, au milieu du beau discours du cinéma. Un mot polisson dans un art policé.
La grande inflexion, c’est cette thèse selon laquelle « tuer sa propre jeunesse est le comble de la barbarie ». Encore une fois il ne suffit pas seulement de savoir ce qu'est la barbarie mais aussi ce que peut être son summum. Phrase magnifique mais difficile. Conann tue littéralement sa propre jeunesse mais qu’est-ce que ça veut dire ? Que vieillir revient à tuer ses illusions de jeunesse ? Que la vieille société (les hommes masqués aux bains) étouffe les jeunes créateurs ? Et que fait la pénultième Conann quand elle se donne à manger aux artistes et leur lègue sa fortune ? Elle ne tue plus la jeunesse mais la fait vivre. Est-ce que c’est une métaphore de l’artiste qui se sacrifie, donne à manger son corps/son œuvre pour alimenter la créativité de la jeune génération ?

En tout cas il s’agit d’un drôle de renversement dans la mesure où, pour moi, la barbarie consistait plutôt dans le mouvement contraire, à savoir celui de la jeunesse tuant la vieillesse. Que sont les invasions barbares si ce n'est des peuples jeunes, intrépides, vigoureux mais aussi rustres et incultes, qui viennent fondre sur une vieille civilisation raffinée et décadente. Ils l'envahissent pour la rudoyer et la saccager. C’est la force brute qui balaie les sentiments anciens : « si l’amour est brutal avec vous, soyez brutal avec lui. » Voilà la formule que m’évoque la barbarie. Rudesse, brutalité. Mais on ne demande pas à un artiste de venir confirmer un concept. Il est là, lui aussi, pour l’envahir et le malmener, comme le barbare qu’il est.

Ma note pour ce film : Jean Cocteau/20.

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8

Créée

le 11 déc. 2023

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