"Je me rappelle quand nous étions jeunes" ("Insight")

Les photos de Joy Division signées par Anton Corbijn restent aujourd'hui encore emblématiques de ce groupe dont la carrière fut aussi brève que l’œuvre influente, et elles inaugurèrent la carrière d'un des photographes de rock les plus réputés. Près de 30 ans après, Corbijn est revenu sur cette jeunesse envolée, avec cette fois des images animées, pour un film plein d'atouts.

La photo de Martin Ruhe, comme on pouvait s'y attendre, est un noir et blanc somptueux qui embellirait presque une Angleterre du tournant des années 70-80 qui n'est guère esthétique. Il y a Sam Riley, révélation dans le rôle du chanteur Ian Curtis, et qui n'eut malheureusement pas d'autre rôle marquant en dehors de celui de Jack Kerouac dans un autre biopic, "Sur la route" de Walter Salles. Les séquences live sont très efficaces, d'autant plus que les morceaux sont joués par les acteurs eux-mêmes et qu'on croirait entendre des originaux de Joy Division. Il y a bien sûr tous les autres personnages: Bernard, Hooky, Stephen - les instrumentistes du groupe, les aimées Deborah et Annik, Rob Gretton, le manager caustique et vigilant à la fois, Tony Wilson, dandy qui semble égaré au milieu de ces punks à peine assagis, mais est en fait parfaitement dans son élément.

Le scénario de Matt Greenhalgh, inspiré du livre de Deborah Curtis, est une histoire d'autant plus triste qu'elle raconte une "success-story" qui tourne au cauchemar, comme ce fut le cas, mais à un tout autre niveau, pour Kurdt Cobain, une douzaine d'années plus tard. Ian Curtis, au départ, n'est pas un garçon particulièrement fragile ou négatif: c'est un jeune Anglais comme des milliers d'autres, qui aspire à la fois à la reconnaissance et à une vie plutôt rangée. Lui et ses camarades travaillent dur pour y arriver, mais Curtis se retrouve face à une exposition, un succès qu'il n'avait pas prévus et qui lui font regretter le temps où les choses étaient plus simples.

La musique permet à cet homme marié trop tôt d'élargir son horizon, d'évoluer et de rencontrer Annik, une femme qui correspond à ce qu'il est devenu; mais il souffre simultanément de trahir Debbie, son épouse, qui l'a toujours soutenu et à laquelle il n'a rien à reprocher. Drame qui lui inspirera des chansons aussi poignantes qu'"Isolation" ou "Love will tear us apart". Comme il ne connaît aucun répit et ne se modère pas (notamment en concert, et le film a le mérite de montrer combien la vie en tournée peut être inconfortable et harassante pour un petit groupe), les choses vont aller de mal en pis.

Oppressé par ses responsabilités de mari, de père et de chanteur, miné par ses soucis de santé et des médicaments qui accroissent ses tendances dépressives, Ian Curtis n'arrive pas à choisir et, pour ne plus souffrir, mettra un point final à tout cela, causant une dernière fois le malheur de ses proches malgré lui. A la scène déchirante où Debbie, dévastée, appelle à l'aide, avec sa fillette dans les bras, répond celle, silencieuse, où les futurs membres de New Order semblent convoquer une veillée mortuaire au pub, devant leurs pintes, tandis que s'égrènent les notes funèbres d'"Atmosphere". Toute cette triste histoire n'aura pourtant pas été inutile, puisque, depuis, la musique de Joy Division n'a cessé d'irriguer des esprits d'auditeurs, dont ceux de nombreux musiciens. Et a inspiré ce film tragique mais splendide.

Drustan
9
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le 13 janv. 2026

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