Plein de bonnes intentions et plutot bien joué, "Corporate" aurait pu etre un bon film, si Nicolas Silhol avait davantage travaillé son sujet. Seulement voilà: comme la plupart des pays occidentaux démocratiques, la France a deux visages; un visage officiel qui met en avant la démocratie et le progressisme, et un visage beaucoup moins connu à l'international, qui reflète la réalité du terrain quant au respect et à l'application de ces principes, au quotidien. Pour mieux me faire comprendre, je reprendrai la terminologie dont usait l'excellent journaliste-auteur-animateur Daniel Schneidermann, dans son croustillant pamphlet "Crise au Sarkozistan", ou il assimilait la France "sarkozienne" à "un petit état voyou"(sic), notion qui malheureusement me semble bien plus proche de la réalité que la vision -pourtant critique !- que le film donne de notre pays.
Dans la France déjà critiquable de N. Silhol, il existe des pare feux aux abus du patronat à travers des lois, le code du travail, les syndicats, et surtout l'inspection du travail, pour cette dernière armée d'une flopée d'inspecteurs(trices) motivés, indépendants et libres. Dans "le petit état voyou" qu'à mon sens est bien devenu la France, les lois mettent parfois des années à etre appliquées, le code du travail est devenu illisible à force d'exceptions aux articles initiaux, les syndicats sont devenus inefficaces, souvent par manque d'implication des salariés, parfois par bureaucratisme et incompétence, exceptionnellement par corruption. Quant à cette belle institution qu'ETAIT l'inspection du travail, il y a belle lurette qu'elle n'a plus qu'un pouvoir très très relatif, non pas suite à une mauvaise volonté de ses agents de terrains, mais parce que les gouvernements successifs, qu'ils soient de droite(par idéologie) ou sociaux démocrates(cédant aux chantages à l'emploi et aux cotisations fiscales), se sont appliqué à lui couper les ailes: en réduisant drastiquement lesdits effectifs de terrain, ce qui les rend inopérants car ils croulent sous les dossiers et les taches administratives, en sanctionnant par mutations multiples et fantaisistes ceux qui n'obéissent pas aux directives "d'apaisement"(euphémisme) quand la réputation d'un grand groupe est en jeu, en restreignant progressivement le champ de leurs compétences... Or dans le film, que voit t-on ? une inspectrice totalement libre de ses mouvements, à peine comptable de son temps, jouant les cowboys sur un chantier de BTP, alors qu'elle "s'attaque" au siège social d'un groupe international qui "gère" de surcroit quelques milliers d'emplois sur le territoire... Aucune "intervention politique", aucune pression de sa propre hiérarchie, un emploi du temps "open bar" et des menaces de sanctions sur lesquelles elle n'a surement pas la main !
Dans la France de N. Silhol, les petits soldats de l'ultra libéralisme, si on leur a bien appris initialement à ne sauver que leur peau et "quoiqu'il en coute", ces petits soldats sans qui rien ne serait possible, finissent par etre touchés par la grace divine et se mettent à table avant de faire copain copine avec la justice et la loi ! Dans "le petit état voyou", Dieu n'existe pas ou alors il est de droite: si Dieu existait, il serait une femme(peut etre transgenre), bissessuellle, noire -ou pire, Arabe !- , serait athée et végétarienne ou végétalienne, non violente, lirait Simone de Beauvoir, et tout ça c'est de gauche... Or chacun sait que si il existe, Dieu est un homme blanc, raciste, sévèrement couillu, farouchement hétéro, très croyant, féru de barbecues, de foot et de bière, ultra viril, qui ne lit que pour collectionner les vignettes Panini, peut etre meme pédophile("laissez venir à moi les petits enfants"...), et tout ça c'est de droite. Alors CQFD, qu'est-ce que Dieu serait-t-y aller insuffler un brin d'humanité à une pouffiasse branchouille mais épousant parfaitement son propre profil ? Dans "le petit état voyou", à moins d'etre totalement demeuré, chacun sait qu'etre DRH, qui plus est d'un grand groupe, consistera ultra prioritairement à supprimer des emplois et ce par n'importe quel moyen("par la fenetre s'il le faut" dixit un ex grand patron à peine condamné... et bigot comme une grenouille de bénitier !), et donc les élus à ces postes ont des profils garantissant bien une totale inadéquation avec tout embryon de début de scrupule et autres "sensibleries".
Dans la France de N. Silhol, non contentes d'etre devenues copines comme cochons, l'ex DRH impitoyable et l'inspectrice aux mains libres vont parvenir à judiciariser l'affaire et trainer le groupe au pénal ! Dans "le petit état voyou", il aura fallu non pas un, mais une douzaine de suicides avérés comme directement liés au management(et au total plus d'une trentaine de tentatives, abouties ou non, reconnues en lien ou non) pour qu'un syndicat et l'inspection du travail parviennent à faire juger l'ex direction de l'ex France Télécom... Je laisse le soin à Nicola Silhol et à ceux qui me liront d'évaluer le niveau des peines prononcées...
Terminons par des notes positives, qui valent quand meme à ce film d'approcher la moyenne: meme si je persiste à penser que N. Silhol n'a pas assez investigué pour pouvoir approcher la réalité, on peut lui reconnaitre d'etre pratiquement le seul à s'etre autant intéressé à ce sujet, et le seul à avoir ébauché un vrai travail d'enquete meme s'il est insuffisant. Par ailleurs, et c'est ce qui sauve le film et ne fait pas regretter son temps, c'est plutot bien interprété: la belle Céline Sallette est très crédible sur la première moitié du scénario, malgré que le role de Violaine Fumeau soit lui très enjolivé, elle parvient à etre touchante(excepté la scène du chantier BTP ou elle surjoue, et qui est irréaliste), et Lambert Wilson est presque bon, et ça ce n'est pas rien ! (ok, ok, je suis lamberwilsonophobe, c'est pas ma faute, et j'espère que ce n'est pas plus grave qu'hustèrophobe...) .
Un film donc dont on peut se passer, mais qui reste regardable et qui partait de bonnes intentions.