à force de se retrouver à Cannes, le cinéma de Cronenberg s’est embourgeoisé jusqu’à l'insupportable

Comme disait Kubrick, « Mieux vaut adapter un roman de gare qu’un chef d’œuvre… »

David Cronenberg, comme d’autres, a subi les affres de la Valse à Trois Temps. Son œuvre a commencé dans les bas fonds du cinéma d’horreur (Chromosome 3, Scanners). Il y a gagné quelques galons, mais surtout, contrairement à d’autres, cela lui a permis de s’extraire du ghetto gore pour peu à peu, proposer une oeuvre plus singulière. Dans cette deuxième phase, il y a gagné une crédibilité critique, même si le trash restait sa marque de fabrique (La Mouche, Faux Semblants). Emergeant sur un sur une plateforme plus consensuelle, il a continué à choquer le bourgeois, mais en proposant une œuvre auteuriste (l’excellent Faux Semblants, l’adaptation ratée du Festin Nu, l’adaptation réussie de Crash)… Mais à force de se retrouver en couverture des Cahiers et de Positif, d’être invité à Cannes, son cinéma s’est embourgeoisé jusqu’à l’insupportable (A History of Violence, Les Promesses de l’Ombre, A Dangerous Method).

Mais comme Luc Besson et Ridley Scott, Cronenberg a un don : pitcher – sur le papier – des sujets a priori irrésistibles au Professore. Donc, malgré tout ce que je sais du déclin irrattrapable du génie canadien, et malgré les avertissement du Kremlin, je vais voir Cosmopolis. Pour une seule et bonne raison : Don De Lillo.

De Lillo est probablement le plus grand écrivain américain vivant de ces quarante dernières années. Une œuvre immense, sûrement une des meilleures descriptions de l’Amérique d’aujourd’hui. Son principal roman, Outremonde, décrit par exemple l’histoire des Etats Unis de 1945 à nos jours, en suivant l’itinéraire d’une balle de baseball. Dans Libra, il décrit l’attentat de JFK du point de vue de Lee Harvey Oswald. Dans L’homme qui tombe, il évoque les 11 septembre entre deux rescapés. Son œuvre est visionnaire, et a souvent fait croiser fiction et réalité. Ainsi, dans Les Joueurs, De Lillo imagine un attentat au World Trade Center, tout en l’interlaçant avec la spéculation monétaire.

C’est aussi le sujet de Cosmopolis, un livre mineur, mais qui trace le portrait glacial d’un jeune trader milliardaire qui spécule contre le yen. Celui-ci traverse New York en limousine, coincé dans un gigantesque embouteillage, fruit de plusieurs événements chaotiques : un Occupy Wall Street d’avant l’heure (le livre date de 2003), la visite du Président, la mort d’un rappeur célèbre, et un attentat en Corée contre le Président du FMI. La majeure partie de l’intrigue se passe dans la limousine où Eric, le trader, rencontre ses collaborateurs, baise son ex, converse avec son épouse, et se fait faire un examen prostatique.

Que ce livre ait intéressé Cronenberg, on n’en doute pas. Qu’il ait réussi à convaincre quelques producteurs (français), pas étonnant. Qu’il ait embarqué le jeune Pattinson dans cette galère intello, normal, et même point de passage obligé dans la carrière d’un artiste de son âge (voir Shia LaBeouf /Lars von Trier).

Mais c’est à la lecture du script, au montage, que tout ce petit monde aurait du se rendre compte que quelque chose clochait. D’abord, parce que Cronenberg s’est contenté de reprendre tel quel les dialogues du roman (il a seulement transformé le Yen en Yuan et enlevé la scène de tournage). Or le style de De Lillo est abscons, à la limite de la poésie. Les personnages y sautent du coq à l’âne, et l’écrivain se donne rarement la peine d’expliquer où, et quand, se déroule la scène. Ce qui marche en littérature (où le style est tout), devient un atroce verbiage dans le film. Pire, Cronenberg ne coupe rien, ce qui rend chaque scène non seulement incompréhensible, mais interminable.

Enfin, le style Cronenberg a vieilli. Impossible de filmer une limousine comme il le fait dans le premier plan, ou les acteurs face caméra récitant un texte que, visiblement, ils ne comprennent pas, avec des costumes ridicules pour des gens de ce niveau social. La déco est pathétique, le cadrage est inintéressant, les lumières basiques, et les scènes de Limo sont filmées sur un fond bleu. Inacceptable aujourd’hui, quand on sort de Margin Call, filmé avec autant de réalisme que de grâce*, par un réalisateur de pub dont c’est le premier film, alors que Monsieur Cronenberg a quarante ans de carrière.

David Cronenberg est mort en temps qu’artiste, il faut l’accepter.

* Margin Call a couté 3M$, et Cosmopolis 20M$. Cherchez l’erreur.
Ludovico
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le 3 sept. 2012

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