C’est avec ce film qu’Agnès Jaoui déboule véritablement au cinéma avec celui qui sera son compagnon de route, Jean-Pierre Bacri. Adaptant leur pièce de théâtre, Cuisine et dépendances est d’abord un exercice de style et un détournement des codes habituels. Sur le fond, le repas qui tourne au vinaigre est ainsi vu depuis les coulisses plutôt que sous les projecteurs. Sur la forme, Philippe Muyl souligne à grands traits le caractère théâtre filmé de l’ensemble. Le résultat, s’il n’est pas parfait, donne à voir une galerie de portraits férocement drôles grâce à une interprétation aux petits oignons qui sert les dialogues comme les bons plats. Entre cynisme et désillusion (déjà), le ton est mordant et le tout vise plutôt juste. Ces portraits de gens étriqués qui se trimballent d’un bout à l’autre avec leur vérité sans jamais se remettre en question sont d’une férocité jouissive.


Le rire est de la partie mais la charge sociale est tellement violente qu’on regarde avec effarement les différents personnages se défaire avec autant d’écœurement que de dépit. Ce n’est ainsi pas le jeu de massacre habituel. Les masques sont, pour nous, toujours baissés et il n’y a aucune révélation fracassante. Rien que la mise à nue de personnages qui prennent conscience qu’ils sont peut-être passés à côté de leur vie. L’aigreur de Jean-Pierre Bacri, la trop grande gentillesse de Sam Karmann, la frustration d’Agnès Jaoui, l’hystérie de Zabou Breitman et la félonie de Jean-Pierre Darroussin forment des couples qui, d’une séquence à l’autre, n’en peuvent plus de se regarder dans le blanc des yeux.


Évitant les longueurs et les maladresses, le résultat est alerte. Ici, ce ne sont pas les portes qui claquent mais les répliques qui fusent. C’est du cinéma statique qu’il faut être capable d’aimer. C’est un cinéma d’acteurs et de mots. Les transitions sont un peu téléphonées et les affrontements attendus mais l’ensemble ne sombre jamais dans les excès de ce type de films. Le duo Bacri-Jaoui se montrera encore plus habile avec Un Air de famille et Le Goût des autres mais cette entrée en matière témoignait déjà d’une véritable maîtrise qui finira par leur échapper dans leurs derniers projets.


Play-It-Again-Seb
7

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le 20 oct. 2023

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PIAS

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