Toutes les eaux sont couleur de noyade

Film dont il faut voir la remasterisation pour contempler l’éclat des couleurs, ainsi que la mise en scène exprimant un mélange (une dualité ?) entre romantisme et naturalisme :


D’une part, des travelings et des couleurs, rouges sang, bleues rêve, pleines de sensualité, sur des compositions parfaites, surannées par le contexte Swinging London et la musique Krautrock. D’autre part, l’authenticité et la brutalité des lieux (piscine, rues animées, vie nocturne), les mouvements saccadés/ caméra à l’épaule, incarnant toute la maladresse, le réalisme et la spontanéité des personnages, dont on accompagne constamment les gestes, parfois poussés jusqu’à l’absurde, créant un décalage surréaliste. Bref, tout a été dit sur ce film situé entre film d’auteur et chef d’œuvre pop.


Cependant, à la lumière de l’époque actuelle, la lecture des rapports entre Mike et Susan, et particulièrement ce que vit Mike, puisque c’est le sujet du film, sont abordés de façon pour le moins équivoque. Tout le monde s’est pâmé à de multiples reprises sur cette "découverte du monde adulte" par un adolescent stéréotypé, en proie à ses émois, face à ce fantasme total (Susan), convoité de toute part. Tout le monde s’identifie à lui et comprend aisément qu’il en tombe « fou amoureux ». D’aucuns voient Susan comme une créature vénale, « facile », libre et libérée des années 70, comme j'ai pu le lire, profitant donc de ses atouts physiques. Or, si Susan est certes belle, elle est tout sauf libre. Et Skolimoswki, qui le sait très bien, nous la montre, aussi, comme une jeune employée modeste d'une piscine publique glauque, obligée de se prostituer pour arrondir les fins de mois. Car Susan n’est pas franchement filmée comme un objet sexuel, on ne saurait donc la résumer à cela. Elle est filmée comme les autres, et l’on voit la même gaucherie chez elle que chez son partenaire de jeu (ce qui est d'ailleurs émouvant), évoluant au jour le jour dans un milieu défavorisé avec la volonté sourde d’y échapper. Elle le dit elle-même : elle « en a marre d’être commandée » par son patron, ses clients et son mec dégueulasse. Mais bientôt, elle en aura marre de Mike. Car, lui aussi, du haut de ses 15 ans et malgré sa candeur qu’on a donc coutume de porter aux nues, il aimerait bien la commander. Mais, n’accédant pas à la toute-puissance, il l’a tue. Ni plus ni moins.


Toutefois, si Susan n’est pas une nymphomane perverse, Mike n’est pas réductible à un statut de bourreau. Partout, le jeune homme subit, désarmé, lui aussi, la violence et la perversion des autres. Notamment celles des vieilles de la piscine -qui est en fait un lieu de prostitution- qui tentent de le violer, celles de la ville (cinéma X, bordels à tous les coins de rue…), mais cela sans trame dramatique, la caméra parcourant cette suite d’évènements au gré des étapes nécessaires pour atteindre Susan. Il poursuit donc sa quête d’un amour unilatéral, avec pour seul réconfort, nous rappelant qu’il est décidément trop jeune pour ces ruelles décadentes, l’engloutissement de pas moins de 8 hot dogs au cours d'une scène épique. C’est comme si pendant toute la durée du film, nous savions déjà où cette poursuite, auto infligée et guidée par une obsession malsaine, que certains nomment encore "sentiment amoureux" ou "éveil des sens", pouvait mener. En effet, ces tribulations nocturnes sont filmées comme des aventures mais bientôt, l'ascension sera ratée. Et ce milieu, la matière, la caméra parfois presque documentaire, et même ces teintes trop criardes, deviennent de plus en plus sordides.


Quand Mike retrouve Susan dans la piscine, l’étreinte a lieu à la surprise générale, le film y mettant une intensité extrêmement froide. Mike, impuissant, n’arrivera pas à la posséder. C’est donc le destin de Susan, que d’être tuée, et ce par le plus jeune et inoffensif de tous les protagonistes. Le point d’orgue du film. Un silence flotte.


Il serait bête de croire que Skolimowski n’ait pas pensé, même à cette époque, montrer les conséquences dramatiques qu’entrainent l’impuissance, la possessivité et la quête effrénée (propres au désir masculin depuis le plus jeune âge) et aussi plus largement, toutes les pulsions qui opèrent dans un monde urbain en totale perdition. Mais, le réalisateur transcende la dualité entre le réalisme de toute évidence social du film, et le romantisme (notamment la beauté glaçante et tragique qui accompagne le meurtre), tant le basculement de l’un à l’autre est à la fois fusionnel et extrêmement brutal, pour ne pas dire traumatisant. Skolimowski n’enjolive pas la violence. Il est simplement capable de la rendre encore plus réelle et fracassante dans une myriade de couleurs sublimes s’étendant à la surface de l’eau.




SainteMarlene
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le 16 avr. 2025

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