Dégel
6.3
Dégel

Film de Manuela Martelli (2026)

Vu à Cannes en sélection un certain regard.

On ne peut s’empêcher de penser, en voyant ce film où la nature est présente visuellement comme dans la musique, et de manière terrible et grave, à Evil does not exist, où l’aspect immanent des forêts, des eaux et du temps régit la vie et la chronologie de chacun des personnages.

Cependant, là où Hamaguchi opposait le naturalisme à la néo-industrialisation et qualifiait la nature de force inertielle, Martelli apporte une dimension bien plus historico-sociale dans son scénario. Tout d’abord en définissant la nature comme archive où tout est gardé et rien ne disparaît jamais vraiment. Et ensuite, par la rencontre des communautés latino-américaines et germano-autrichiennes, avec leur culture et leur identité propre. Penser Inès comme un simple personnage principal serait passer à côté de la dimension œcuménique qu’elle apporte au récit. Elle est le seul être qui ne subit pas les éléments et en premier lieu la neige : les chiliens en font leur fonds de commerce ; les Allemands, leur sport et leur passe-temps. Elle n’a rien à y gagner, rien à y perdre. Elle navigue entre les strates sociales du film en étant connectée à tout le monde et à personne. Insensible au froid, parfois masculinisée (« ta moustache pousse »), elle est imperméable au rejet (de la mère d’Hannah), à l’absence (de sa mère), et aux traumatismes qui dépassent sa condition d’enfant (sa découverte finale). En revanche, elle conditionne et imprègne.

Quand sa nouvelle amie disparaît (soumission ultime à la nature car assimilée), son entourage se retrouve à la chercher ou à vouloir l’oublier — du moins en taire les détails. Inès, elle, est active dans cette histoire tout en partageant celle de tous les autres. Elle trouve les pistes, donne les noms (où était-elle donc en 40 ?), console et rassure. Elle fait tampon. Désexualisée à l’inverse des autres femmes, elle partage le lit de chacun, leurs secrets. Elle est un personnage qui remplace, jusqu'à réincarner Hannah (séquence du journal et des vêtements) ; elle se substitue dans une mise en abîme existant bien avant les éléments qui ont ouvert le film. Initialement présentée comme une fille vulnérable, sans mère présente physiquement, elle finit par faire face à l'ancienne athlète endeuillée. Toutes deux deviennent alors parties prenantes d’une recomposition dysfonctionnelle, essentielle à la survie de chacune.

Intervient alors el deshielo, car dans la mesure où la vérité sort de la bouche des enfants, la nature elle ne ment jamais.

Le fond politique de l’histoire chilienne, où l’industrialisation et l’essor économique sont mis en valeur, permet — à travers la réouverture et l’arrivée des vacanciers allemands — d'inscrire le film dans un projet plus grand pour Martelli : celui de raconter les affres du passé sans s’en plaindre, mais en en maximisant les potentialités. Malgré le risque didactique de dénoncer l’époque Pinochet, le film esthétise son époque. Il montre, malgré les drames familiaux hérités de 1976 et du "dégel", la beauté d’un cinéma vivant et, surtout, nouveau.

Créée

le 17 mai 2026

Critique lue 42 fois

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