Dans Désordres, il faut d’abord entendre des ordres, donnés par un contremaître, chronomètre à la main, à des ouvrières d’une manufacture de balanciers, ces mécanismes complexes qui, par leur mouvement oscillatoire, entraînent dans une montre le décompte des secondes, des minutes et des heures. Nous sommes en Suisse, au cœur du XIXe siècle. Si Cyril Schäublin filme avec patience ces petites mains, appliquées à assembler l’instrument de leur asservissement, c’est que leurs gestes délicats engendrent la marche du temps, devenue indissociable du cours de l’argent. L’horloge bat la mesure du capital, le télégraphe transmet les ordres de bourse, la photographie fixe l’ordre des choses : c’est tout le petit village jurassien, sous l’empire des sciences et des techniques, qui vit à l’heure de la marchandisation. Aux ordres, Cyril Schäublin oppose, en conservant une sérénité toute helvétique, les désordres de la pensée anarchiste, dont la rencontre entre une ouvrière et un Pierre Kropotkine de passage propose une traduction apaisée, mais résolue. À rebours du cinéma de la démonstration, cette pudeur est salutaire.