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El Pistolero
Légère appréhension à revoir « Desperado », SC faisant de moi chaque jour que l'univers fait un peu plus sévère... La note ne bouge pas d'un iota pourtant. Cette suite de "El Mariachi" de Robert...
le 5 juil. 2012
Un bar paumé, une guitare, un revolver. Et puis, le souffle. Celui d’un cinéaste qui, à trente ans à peine, fait exploser l’écran avec une furie stylisée qui tient à la fois de Sergio Leone, de Sam Peckinpah et de John Woo, mais réinventée dans une grammaire visuelle propre, fiévreuse, décomplexée. Desperado, deuxième long-métrage de Robert Rodriguez et suite officieuse de son El Mariachi tourné pour une bouchée de pain, s’impose dès ses premières minutes comme un geste de cinéma d’une radicalité formelle rare, mêlant la violence opératique à une sensualité latine incandescente. Ce n’est pas un film d’action : c’est un morceau de rock flamenco filmé caméra au poing, une danse de mort orchestrée avec la fougue d’un jeune prodige amoureux du cinéma jusqu’à l’excès.
À l’instar de ses influences revendiquées, Rodriguez travaille ici moins dans la psychologie que dans l’archétype, érigeant ses personnages en figures mythologiques, presque abstraites. Le Mariachi, incarné par un Antonio Banderas charismatique à la démesure de son fusil dissimulé dans un étui, n’est pas un homme : c’est une légende errante, un justicier romantique. Face à lui, la contrebasse narrative prend la forme du cartel mexicain, personnifié par le cruel Bucho, gangster aux allures de parrain provincial. Entre ces deux pôles, un désert, des flingues, une histoire d’amour, et une mécanique tragique qui s’enclenche inexorablement. Ce n’est donc pas tant le scénario qui fascine – linéaire, presque ascétique – que la manière dont il est transcendé par une mise en scène frénétique et stylisée, qui touche souvent à l’abstraction visuelle.
Rodriguez filme la violence comme une chorégraphie, avec une précision géométrique qui évoque parfois le découpage des films d’art martial. Il découpe l’espace avec des ralentis syncopés, des zooms brutaux, des travellings fiévreux, tout en parvenant à préserver la lisibilité de l’action. Chaque séquence de fusillade devient une variation sur le thème du chaos orchestré : le montage rapide mais clair, le jeu sur les angles de caméra, l’utilisation inventive des décors – notamment lors de la scène pivot dans la bibliothèque – traduisent un goût aigu pour le baroque cinématographique, sans jamais tomber dans le maniérisme gratuit. Ce n’est pas l’esthétisme pour l’esthétisme, mais une tentative de sublimer le grotesque par la beauté formelle. On y retrouve la trace de Sam Raimi ou de Brian De Palma, mais avec une physicalité plus brûlante, plus sèche.
La photographie de Guillermo Navarro, future éminence chez Guillermo del Toro, apporte une densité chromatique d’une richesse insoupçonnée pour un film de série B. Le grain chaud de l’image, saturé de jaunes poussiéreux, de rouges sanglants et de noirs profonds, compose un tableau expressionniste où le soleil mexicain écrase les silhouettes et dessine des ombres acérées. L’image n’est jamais lisse : elle suinte, elle vibre, elle brûle. Et dans cette lumière fauve se déploie toute une imagerie de western revu à la sauce postmoderne, où les codes du genre sont détournés avec une malice assumée.
Le rythme du film, soutenu par un montage vif et syncopé, ne faiblit jamais. Rodriguez refuse les temps morts : chaque scène est tendue comme une corde de guitare, chaque dialogue suinte l’ironie ou la tension latente. Et pourtant, dans cet apparent chaos, l’émotion surgit parfois, discrètement, à la faveur d’un regard entre Banderas et Salma Hayek, dont la beauté incandescente électrise l’écran. Leur scène d’amour, filmée dans un clair-obscur voluptueux, tranche avec le reste du film par sa douceur mélancolique, comme un interlude lyrique au cœur de la tempête.
La bande-son, quant à elle, mérite à elle seule un paragraphe entier. Co-signée par Los Lobos et le compositeur Graeme Revell, elle marie les guitares sèches au rock alternatif, le folklore mexicain à l’énergie brute des années 1990. Chaque morceau semble accompagner non pas simplement une scène, mais la prolonger, la colorer, l’habiter de l’intérieur. Le thème principal, entêtant et vibrant, agit comme une signature sonore inoubliable, qui ancre Desperado dans un territoire musical unique, hybride et fièrement métissé.
Les effets spéciaux, bien que modestes en moyens, sont utilisés avec une intelligence plastique rare. Rodriguez joue sur les jaillissements de sang stylisés, les impacts surjoués, les cascades spectaculaires : tout est exagéré, mais toujours au service d’un certain cinéma de l’excès jubilatoire. Le film ne prétend jamais au réalisme. Au contraire, il embrasse le simulacre, il revendique sa facticité, comme pour mieux rappeler au spectateur qu’il assiste à un spectacle, une célébration du faux devenu plus vrai que nature.
Au sein de la filmographie de Rodriguez, Desperado occupe une place charnière. Il n’est plus le pur film de bricoleur que fut El Mariachi, mais pas encore la superproduction lissée qu’annoncera Once Upon a Time in Mexico. Il est ce moment rare où l’élan créatif épouse les moyens techniques sans que l’un ne trahisse l’autre. Il est aussi, plus largement, une pierre angulaire du renouveau du cinéma d’action des années 1990, apportant un souffle latino-américain dans un paysage alors dominé par les productions hollywoodiennes standardisées.
On pourrait lui reprocher un certain simplisme narratif ou des personnages à peine esquissés, mais ce serait passer à côté de l’essentiel : Desperado est une œuvre de style avant tout, une expérience sensorielle, un cinéma qui se vit par les tripes et les yeux, et non par le cerveau seul. C’est un film qui assume son panache, son lyrisme viril, son goût du kitsch noble.
À l’heure où l’image numérique a aseptisé nombre de productions contemporaines, revoir Desperado revient à se replonger dans un cinéma tactile, organique, exalté. Un cinéma où chaque plan semble tourner à la vitesse d’un solo de guitare, où le plomb vole avec élégance, et où la poussière, la sueur et le sang deviennent autant de matières premières pour composer une fresque d’action d’une étonnante poésie. Sous ses dehors de série B tapageuse, Rodriguez signait déjà, sans le dire, un manifeste esthétique. Et à bien y regarder, les balles qu’il tirait alors résonnent encore dans le cœur des cinéphiles.
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Créée
le 3 août 2025
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