S'il n'y avait qu'un seul film pour protester du génie de Steven Spielberg dans le domaine cinématographique, alors ce serait "Duel". Parce que dans ce film, réalisé quasiment sans budget ni moyens à l'époque, il n'y a pas de grandes stars, pas d'effets spéciaux ni de décors spectaculaires, un scénario d'une simplicité extrême et pourtant ce que Spielberg nous sort est un quasi huis-clos sur route désertique qui fonctionne encore bien aujourd'hui.
Ce qui est fascinant avec ce film, c'est que Spielberg comprend déjà quelque chose de fondamental : le suspense ne naît pas de ce que l'on montre, mais de ce qu'on laisse suggérer au spectateur.
Et le camion devient alors un monstre de cinéma, bien avant le requin de "Jaws" ou le T-Rex de "Jurassic Park". On ne voit jamais son conducteur. Le véhicule agit comme une présence hostile, anonyme, quasi surnaturelle. A certains moments, on a l'impression que ce n'est plus un humain qui poursuit l'automobiliste, incarné brillamment par Dennis Weaver, mais une force abstraite.
C'est d'ailleurs là qu'on trouve l'influence évidente de celui qui, pour Spielberg, fut un maître : Alfred Hitchcock. On prend une situation banale et on la transforme en véritable cauchemar.
Et cela passe aussi par l'utilisation de la piste sonore. Mais ici Spielberg nous montre qu'un film n'a pas besoin d'une partition omniprésente pour dire au spectateur quand il faut avoir peur. Rien que le bruit du moteur, les accélérations, les vibrations de la machine, les bruits de freins et même le souffle du vent deviennent une sorte de bande originale qui participe de l'atmosphère plombante de l’œuvre.
Et quand on revoit "Duel" plus de cinquante ans après, on est frappé à tel point Spielberg avait compris que ce qui fait tout le sel d'un film, c'est la maîtrise de son découpage, la prise en compte parfaite de l'espace, la capacité à raconter quelque chose avec des images, parvenir à faire monter la tension scène après scène et nous le faire ressentir du seul point de vue du personnage principal.
Et cela, Steven Spielberg le comprend et le met en application, il a juste vingt-quatre ans. Il vient d'entrer dans la cour des grands du septième art par la porte de service mais promet déjà d'en être l'un des piliers.
C'est pour cela que, aujourd'hui, beaucoup de réalisateurs admirent "Duel" et s'en servent de modèle. Ce n'est pas seulement un bon thriller, c'est presque une excellente leçon de cinéma à l'état pur.
Si on enlève les dinosaures de "Jurassic Park", les extraterrestre de "E.T" ou de "Rencontres du Troisième Type", ou bien même les effets spéciaux de certaines de ses grandes productions, il reste chez Spielberg cette capacité de créer de la tension avec une caméra, un bon montage et un sens presque inné du rythme. Et "Duel" en est la preuve de manière flagrante.
D'ailleurs, ce qui est assez amusant aujourd'hui, c'est que bien des thrillers modernes dotés de budgets et de moyens considérables, font souvent bien moins qu'un simple téléfilm tourné en quelques semaines, avec deux bouts de ficelle, dans le désert californien à l'été 1971.
Dans le cinéma, les plus doués sont ceux qui parviennent à faire du grand art avec presque rien. Et Steven Spielberg appartient clairement à cette catégorie.