Movies of the Week fut une anthologie créée et diffusée sur ABC (American Broadcasting Channel) du 23 septembre 1969 au 14 mai 1975, illustrant diverses histoires touchant aux enlèvements, énigmes policières ou thriller.
Entretemps, Richard Matheson rédigea un scénario relatant un fait divers qui lui arriva le 22 novembre 1963 (soit le jour de l'assassinat de JFK, pour les plus distraits) alors qu'il roulait sur la State Route 126 dans le Comté de Ventura et où un poids-lourd le suivit sur une très longue distance, tout en étant dangereusement proche de sa propre voiture...
Le scénariste tenta de vendre son projet sur plusieurs chaines, mais personne n'y prêta la moindre intention.
Matheson se décida alors à transformer son traitement de quelques pages en une nouvelle, qu'il publia finalement dans le numéro de Playboy de mars 1971, avec une certaine Peggy Smith en couverture.
Très peu de temps après sa publication, une option fut prise par la chaine ABC pour adapter la nouvelle et l'intégrer dans la fameuse anthologie TV "Movies of the Week", qui en était donc alors à sa seconde saison.
Nona Tyson (la secrétaire de Spielberg chez Universal) lu la nouvelle et la recommenda immédiatement au jeune réal, , car elle avait entendu dire que ABC allait en faire une adaptation très prochainement.
Spielby adora de fait la nouvelle (étant déjà fan de Matheson au travers de l'excellente série The Twilight Zone, dont Matheson scénarisa certains épisodes) et pour appuyer sa candidature face au producteur George Eckstein, le jeune réalisateur lui montra le rough cut de Murder by the Book, le troisième épisode de la toute nouvelle série de NBC, Columbo.
Une fois Spielby engagé, Matheson lui spécifia de ne pas montrer le chauffeur du camion, tel qu'écrit dans sa nouvelle, pour donner un côté un peu fantastique au téléfilm.
Le réal ne le voyait de toute façon pas d'un autre œil...
C'est Spielberg qui opta pour engager Dennis Weaver (contre l'avis de ABC) pour incarner David Mann et c'est aussi lui qui choisit le désormais fameux Peterbilt 281 de 1957, car il aimait la face avant du camion qui - avec ses deux phares ronds et sa grand calandre - le faisait ressembler à quelques visages mécaniques.
Plus le téléfilm avance, plus le camion est sale (rajout de graisse, de poussière et même d'insctes morts sous la direction de Spielby) et semble transpirer sa noirceur de toutes les manières possibles..., tout comme la Valiant pimpante de Mann qui passe d'immaculée à poussierreuse et emboutie, et Mann lui-même est de moins en moins coiffé et sa chemise se froisse et se tâche au fir et à mesure, comme un certain retour à l'état primal.
Concernant la voiture, Spielby n'avait aucune préférence, exceptée la couleur qu'il voulait proche du rouge (finalement orange) pour trancher dans la palette sablonneuse beige clair assez monochrome du Comté de Los Angeles, pour que l'on identifie immédiatement la voiture dans ce décor naturel minéral.
D'ailleurs, Spielberg imposa aussi son point de vue quant à ne pas utiliser de rétro-projections dans les scènes de poursuites (comme le souhaitait les exécutifs de ABC, craignant que le budget alloué ne soit pas suffisant) et de fait, Spielberg fut autorisé à tourner trois jours de test en décors naturels.., ce qui décida finalement les huiles de la chaine à accepter la demande (censée) de Spielby.
Duel fut tourné en 13 jours et lors de la projection du produit fini dans les locaux de ABC, les exécutifs voulurent que la fin soit modifié et incorpore une grosse explosion lorsque le camion s'écrase dans le ravin.
Mais Spielberg se battit contre cette idée car il voulait que la souffrance et la mort du camion récompense la tension continue que le spectateur avait subi tout du,long.
In-extremis, les décisionnaires de la chaine se plière à l'idée du réalisateur et donne ainsi cette fin quasi organique..
Et pour appuyer la lente agonie du camion, le jeune réalisateur inséra un extrait sonore issu du film The Land Unknown (1957), soit le rugissement de l'un des dinosaures..., gimmick repris comme vous le savez pour la mort du requin dans Jaws.
Il est d'ailleurs à noter que dans l'édition DVD française du film en version ciné, le rugissement du camion a disparu, oublié par une société de doublage un peu distraite...
Lors de sa première diffusion lors du Movies of the Week du 13 novembre 91, Duel fut largement encensé par la critique et les spectateurs, et cela donna l'idée à Universal Studios (je ne sais toujours pas quel lien existait entre ABC et Universal, en ce temps-là...) de distribuer le film en salles.
Mais au vu de sa trop courte durée (70 minutes et 50 secondes, sans coupures pub), il fut décidé de tourner des scènes additionnelles pour gonfler la durée finale du téléfilm.
C'est ainsi que Spielberg fut rappelé pour ces reshoots et, exceptée la scène téléphonique entre Mann et son épouse (que le réal déteste), il en fut l'artisan conciliant.
Maintenant rallongé d'environ une quinzaine de minutes, Duel sort sur les écrans en Europe et est un succès, et remporte même le Grand Prix de la première édition du Festival d'Avoriaz, en 1973.
Qu'en est-il de cet Original Cut ?
Wow !, voilà.
Sans tous les ajouts de la version cinéma, le Duel originel mérite pleinement son titre...puisqu'il s'agit uniquement d'un duel entre Mann et le Peterbilt:
- pas de longue séquence d'introduction à travers Los Angeles (on commence direct au milieu de la pampa avec en fond sonore, un débat à la radio),
- pas de conversation téléphonique totalement incongrue,
- pas de bus à aider qui donne un côté plus sympa au camion,
- et pas de "pouss-pouss" redondant au passage à niveaux.
Non, la version originelle est brute et le seul moment où l'on (pourrait) respire(r), c'est dans le dinner..., mais Mann est tout sauf détendu !
Duel from ABC est un pur diamant routier où Mann (l'homme) est poursuivie par la machine/l'inconnu sans visage (le camion).
Je ne me lancerais dans aucune analyse, car cela a sûrement déjà été fait 1000 fois, mais..., Mann se bat contre une force inconnue et imprévisible, et de Man(n) (l'homme-macho qui découvre qu'il n'a pas tant de courage que ça...), il passe à enfant lors de la chute du camion dans le ravin, trépignant de joie d'avoir réussi à vaincre le Peterbilt (l'ogre), avant de se détendre et de jeter des cailloux dans le vide.
Mann n'est au début que le produit de son époque, un homme sûr de lui, de sa supériorité (supposée) dans la société, bien assis dans son monde convenablement rangé, sa voiture propre et luisante, sa tenue de bureaucrate (comprenez "uniforme de l'Homme moderne").
Mais bientôt :
- il commence à perdre ses repères (le camion lui bloque son avenir immédiat tout tracé en roulant lentement),
- sa confiance en lui s'effrite progressivement,
- son petit confort se délite lentement (le camion le double brusquement, le freine, l'attise...),
- sa peur se fait jour (la séquence impressionnante au Snakerama).
A la fin, il est redevenu humble et savoure les petits riens...
L'Homme contre la Machine, le cartésien contre l'incompréhensible, le Bien contre le Mal, l'Enfant contre le Monstre..., Duel joue sur les opposés avec une économie rare.
Spielberg s'affirme en tant que metteur en scènes dans ses prises de vue, et sous son égide, le téléfilm bénéficiera d'un découpage au cordeau (il dessina les lieux de tournage sur une feuille et y indiquera les endroits essentiels au tournage) , et d'une intrigue dégraissée au maximum (surtout dans son Original Cut), donnant à Duel toute son efficacité.
En conclusion:
Si vous connaissez déjà le Duel ciné, voyez sa version pure !
Si vous n'avez jamais vu Duel, lancez-vous dans sa version originelle !