La force des films d' Andreï Zviaguintsev, ce n'est pas forcément leur intrigue, mais ce que cette dernière permet. En effet l'intrigue, assez facile et un peu trop lente pour être adorée, se révèle plus secondaire, support d'un constat, plus que d'une critique, féroce de la société russe d'aujourd'hui.
Servie par une caméra sublime, qui dés les premiers plans impose sa froideur et sa distance, cette esquisse d'une société dérisoire se révèle d'une efficacité redoutable.
Nul doute que les films de Zviaguintsev sont d'une violence terrible, surement plus évocatrice qu'ailleurs.
Ici, et c'est la force insurmontable du film, RIEN n'est laissé au hasard.
Un corbeau, dont le croassement d'ouverture fera office d'écho à un destin tragique (?) durant le film entier.
Les bruitages omniprésents métonymiques d'un ennui profond qu'ils tentent de combler.
La grosse audi du héros stoppée dans sa course par un groupe d'ouvriers.
Une scène en apparence inutile ; une infirmière range la chambre d’hôpital après le départ du patient. On entend des moineaux. Ceux recherchés désespérément par Elena et son petit fils depuis la fenêtre de l'appartement miteux de son fils ?
Ici la lenteur, l’illusion de vide et l'ennui qu'il provoque chez les spectateurs sont autant pénibles pour tous et définitivement voulus.
De cet apparent vide se dessinent autant de détails quasi imperceptibles, pourtant primordiaux.
L'autre grande qualité du film est évidemment son esthétique. Le réalisateur traite, et c'est sa détermination géniale qu'il faut ici célébrer, avec la même froideur, la même distance, la même épuration quasi luxueuse de sa caméra, des sujets riches et des sujets pauvres. Pour lui, ils ne sont d'abord que des pantins risibles d'une société en proie à l'autodestruction, qu'il critique sans pitié. Rabaissés au même niveau, leur concurrence semble dérisoire, l'appât du gain dont nous sommes quotidiennement les victimes encore plus méprisable.
Grâce à des scènes d'une ironie et d'une cruauté certaines (on pense à ce délicieux moment où Elena, entrant dans une église orthodoxe pour prier son mari malade essuie une série d'injonctions et de demandes pécuniaires qui annihilent toute beauté à la spontanéité du geste, pourtant honorable), la caméra méprise ses sujets et fait ressentir ce dégoût à son spectateur.
On sort la bouche âpre, les mots arides, face à un spectacle aussi tristement risible, magnifié par une caméra qui, soudain, après avoir brillamment tenté une sortie de ses rails de travellings (magnifique scène de combat entre jeunes, purement injustifiée) se re-fige soudainement et finit sa ritournelle vicieuse.
On en revient au début, comme si rien n'avait changé.