John. Il se teint les cheveux en blond platine. L’innocent. Il introduit le film. Elias. Son cliché témoignera de ses derniers instants. Avec un survivant et une victime, Van Sant débute 81 minutes sous tension. Très haute, vers la fin. Il est loin le temps où Ferris Bueller faisait l’école buissonnière tout en étant un jeune américain très sage. Elephant en est même un requiem qui contemple le ciel bleu sur des airs de Beethoven.

Elephant est une fiction. Les personnages, même s’ils sont incarnés par des lycéens (donc des amateurs), ont été choisis et offrent ainsi un portrait, forcément déformé, irréel, et inventé des adolescents américains. Le naturalisme l’emporte sur la caricature, et leur justesse échappe au cliché.
Ainsi, tout commence par un bel automne, où les feuillages bruns et dorés parviennent encore à nous inspirer. Jusqu’au pivot du film (quand Alex joue du piano), il nous présente chacun de ses protagonistes. John et Elias donc. Mais aussi Nathan et Carrie, Acadia, Nicole, Bittany, Michelle, Jordan, ... et bien évidemment Eric et Alex, tels des anges apocalyptiques. Les pétasses, les amoureux, les gays, le proviseur, les sportifs, les ringards, tous les genres sont représentés. Segmenté comme des quotas marketing. A leur image.
Là il faut noter que nous ne sommes jamais étonnés. Le cinéaste nous plonge dans un réel effrayant. Des couloirs vides comme des no man’s land. Les gosses y traînent, désoeuvrés. Une angoisse naît de ces moments de néants. Le réalisateur (et par ailleurs monteur et auteur) n’a pas hésité à filmer de longs plans séquences pour suivre les élèves dans ces couloirs, méandres de leur cerveau labyrinthique. Entre le stade et la petite amie, il y a un immense vide ! De même quand la caméra circule en panorama, il nous offre des points de vue qui se perdent en l’absence de dialogues. Nous voyageons dans leur tête. Vortex vers un ailleurs (la prochaine porte, le prochain escalier) ou cercle de l’ennui (jusqu’à vous faire péter les plombs).

La construction fascine. Elle ne s’arrête pas là. Van Sant ne raconte pas cette journée de manière chronologique. Il éclate son récit dans le temps. Les intersections font le relais. Comme cette séquence où Elias veut photographier John. D’abord nous suivons John. Il pose, il s’en va, il va bientôt croiser les tueurs. Plus tard, nous reprenons la scène dans un angle totalement inversé. Nous allons suivre ce que fera Elias après cette photo. Enfin, nous verrons d’un angle de nouveau différent Michelle passé derrière Elias juste avant la photo. Et ainsi de suite. Il manipule ce temps (avec ses ralentis et ses retours en arrière). Globalement, les plans séquences suspendent souvent le temps, tandis que le point de vue multi-angles permet de recoller tous les morceaux de vie pour créer une certaine unité dans la journée.

Et la première chose que nous constatons ? Ils se parlent bien peu, ces jeunes. Cette absence de relation profonde et sincère est un des problèmes soulignés par le film. Une des causes ? Une des clefs en tout cas. Si le réalisateur a voulu un film aussi « étrange » que son titre, c’est aussi pour essayer de comprendre, et non de juger. D’ailleurs le final annonce bien cette volonté de ne pas condamner ou punir. La sentence est divine. Le ciel, toujours. Il n’y a pas une cause pour cet effet. Il n’y aura donc pas une seule solution. Quelles sont-elles ? En vrac : des parents irresponsables, des jeunes gens incultes, aucun repères historiques, un vocabulaire très limité, l’obsession du sport (les muscles, pas la tête), la négligence des études, l’intolérance, l’humiliation des losers, l’esprit de compétition qui rabaisse les faibles et les sensibles, le refus de la différence, la frustration, le matérialisme, le narcissisme, l’égocentrisme… Tous névrosés ! Les trois « grâces » version pouffiasses sont l’exemple modèle : le shopping est leur occupation principale, elles se font vomir dans les toilettes après avoir mangé deux feuilles de salades et s’agressent entre elles pour des gamineries. Elles en sont même à négocier le temps partagé pour évaluer leur degré d’amitié. Tout se comptabilise, chez elles. Voilà les beaux et jeunes Américains filmés par Gus Van Sant : une middle-class en perdition à travers les arcanes du lycée. Mais sa subtilité fait qu’il ne le l’appuie jamais. Il le souligne.

Cet anti « college-movie » (ou au contraire le « real college-movie ») démontre simplement qu’un gosse peut commander un fusil par Internet. La folie des hommes est ici. Au lieu d’apprendre, ils préfèrent détruire. Par ennui, ils s’auto-détruisent. Décadence. La mélancolie des héros de My Own Private Idaho, la rage d’en sortir de Will Hunting, l’aspiration à réussir ou à aimer n’existent plus dans le cinéma de Van Sant. Sans voyeurisme ni naïveté, avec même une certaine cruauté de nous les avoir tous rendus attachants, le cinéaste massacre ces jeunes qu’il a tant aimé. Il y a une négation de soi évidente. Ce jeu d’enfant, beaucoup refuseront de le comprendre. Qui peut parler de jeu ? L’incapacité à faire abstraction entre la réalité et la virtualité (entre la vie et le jeu vidéo par exemple), cette impossibilité de mettre une distance entre soi et le monde est devenu la véritable menace intérieure de la civilisation occidentale. A cela s’ajoute l’oppression du groupe, la pression du système, dont pas mal veulent s’évader d’une manière ou d’une autre. Ici, Alex tue. Avec préméditation et jubilation. Il dormait la veille en chien de fusil. Le voilà qui tire avec son beau fusil. La vérité blesse paraît-il. Elephant vous laissera quelques cicatrices.

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le 26 avr. 2013

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Kaneda

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