Dans Elephant, Gus Van Sant suit plusieurs adolescents sur un temps très court, juste assez long pour saisir des petits moments de vies. La caméra, souvent à l’épaule, filme des longs plans-séquence dans les couloirs du lycée, passant d’un élève à l’autre.

Les trajectoires se croisent, se répètent parfois sous différents angles, créant une temporalité étrange, presque suspendue.


Avec très peu de dialogues, le film construit pourtant une mosaïque de personnages : solitude, banalité des discussions, petites humiliations, moments légers entre amis, activités extra-scolaire, petites connes qu'on trouvait inaccessibles... tout s’entremêle sans hiérarchie. Une séance photo, un passage à la cafétéria, ou une marche silencieuse suffisent à faire exister ces vies ordinaires.


Peu à peu, une atmosphère étouffante s’installe. Sans jamais appuyer, le film laisse sentir que quelque chose approche : les couloirs semblent plus longs, les silences plus lourds et Van Sant s'arrête un petit peu plus longtemps sur deux ados qui semblent, eux aussi, dans une journée ordinaire. Dès qu’on devine que la tuerie se prépare, l’atmosphère devient de plus en plus pesante.


Et puis la violence surgit, là aussi sous le signe de la banalité, sans grande annonce, sans musique pompeuse. La fusillade n’est pas dramatisée, elle est filmée avec la même distance que le reste, comme une continuité glaçante. Le film résonne forcément avec le traumatisme de la fusillade de Columbine, dans une Amérique déjà marquée par la peur du début des années 2000 (11 septembre, chasse aux sorcières etc).


Formellement, c'est superbe. Mouvements lents, lumière naturelle, une touche de van Beethoven qui apporte une gravité inattendue. Van Sant n’explique rien, n’accuse personne. Il laisse les images, les silences et les hors-champ parler.


C’est une chronique froide, presque clinique (et esthétique) d’une tragédie annoncée. Une errance solitaire de personnes se croisant où chacun semble isolé malgré la foule. Il n’y a pas de morale, seulement des regards qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer, rendant le film de plus en plus troublant.

Créée

le 4 mai 2026

Critique lue 58 fois

Docteur_Jivago

Écrit par

Critique lue 58 fois

14
2

D'autres avis sur Elephant

Elephant

Elephant

7

Sergent_Pepper

3187 critiques

Parcours par chœurs.

Du premier au dernier plan, Elephant s’impose comme une étrange mécanique, un objet hybride qui prend le parti de nous emmener hors des sentiers battus et de fouler au pied les attentes dont il peut...

le 1 mai 2015

Elephant

Elephant

5

Pimprenelle

87 critiques

Esthétique mais chiant

Je ne suis pas un esthète, j'aime les films qui racontent une histoire. Elephant est un peu une exception à cette règle. Car du film, c'est vraiment l'esthetique qui en est l'aspect le plus marquant:...

le 16 févr. 2011

Elephant

Elephant

8

Deleuze

99 critiques

La loi du lycée

Elephant est en quelque sorte l’évolution de Freaks (1932) projetée dans le monde moderne. Je parle d’évolution sans avoir la prétention d’affirmer une hausse qualitative mais plutôt avec la...

le 15 sept. 2013

Du même critique

Gone Girl

Gone Girl

8

Docteur_Jivago

1448 critiques

American Beauty

D'apparence parfaite, le couple Amy et Nick s'apprête à fêter leurs cinq ans de mariage lorsque Amy disparaît brutalement et mystérieusement et si l'enquête semble accuser Nick, il va tout faire pour...

le 10 oct. 2014

American Sniper

American Sniper

8

Docteur_Jivago

1448 critiques

La mort dans la peau

En mettant en scène la vie de Chris The Legend Kyle, héros en son pays, Clint Eastwood surprend et dresse, par le prisme de celui-ci, le portrait d'un pays entaché par une Guerre...

le 19 févr. 2015

Star Wars - Le Réveil de la Force

Star Wars - Le Réveil de la Force

3

Docteur_Jivago

1448 critiques

Un réveil honteux

Fervent défenseur de la trilogie originale et de la prélogie, dont l'impact sur ma jeunesse a été immense, l'idée que Disney reprenne cette franchise m'a toujours fait peur, que ce soit sur le rythme...

le 1 janv. 2016