Dans Elephant, Gus Van Sant suit plusieurs adolescents sur un temps très court, juste assez long pour saisir des petits moments de vies. La caméra, souvent à l’épaule, filme des longs plans-séquence dans les couloirs du lycée, passant d’un élève à l’autre.
Les trajectoires se croisent, se répètent parfois sous différents angles, créant une temporalité étrange, presque suspendue.
Avec très peu de dialogues, le film construit pourtant une mosaïque de personnages : solitude, banalité des discussions, petites humiliations, moments légers entre amis, activités extra-scolaire, petites connes qu'on trouvait inaccessibles... tout s’entremêle sans hiérarchie. Une séance photo, un passage à la cafétéria, ou une marche silencieuse suffisent à faire exister ces vies ordinaires.
Peu à peu, une atmosphère étouffante s’installe. Sans jamais appuyer, le film laisse sentir que quelque chose approche : les couloirs semblent plus longs, les silences plus lourds et Van Sant s'arrête un petit peu plus longtemps sur deux ados qui semblent, eux aussi, dans une journée ordinaire. Dès qu’on devine que la tuerie se prépare, l’atmosphère devient de plus en plus pesante.
Et puis la violence surgit, là aussi sous le signe de la banalité, sans grande annonce, sans musique pompeuse. La fusillade n’est pas dramatisée, elle est filmée avec la même distance que le reste, comme une continuité glaçante. Le film résonne forcément avec le traumatisme de la fusillade de Columbine, dans une Amérique déjà marquée par la peur du début des années 2000 (11 septembre, chasse aux sorcières etc).
Formellement, c'est superbe. Mouvements lents, lumière naturelle, une touche de van Beethoven qui apporte une gravité inattendue. Van Sant n’explique rien, n’accuse personne. Il laisse les images, les silences et les hors-champ parler.
C’est une chronique froide, presque clinique (et esthétique) d’une tragédie annoncée. Une errance solitaire de personnes se croisant où chacun semble isolé malgré la foule. Il n’y a pas de morale, seulement des regards qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer, rendant le film de plus en plus troublant.