Je tiens à le dire tout de suite, Zoe Saldana, Karla Sofía Gascón et, dans une moindre mesure, Selena Gomez n'ont pas volé leur prix d'interprétation à Cannes (par contre, le temps de présence d'Adriana Paz est franchement trop court pour que cette récompense soit justifiée pour elle !). C'est le beau point fort de l'ensemble. Leur talent, leur charisme et leur dynamisme contribuent à bien mieux faire avaler la pilule de ce qui est pour moi un loupé passant totalement à côté de son potentiel.
Et, pour en finir avec les compliments, je ne peux dénier à Jacques Audiard une belle maîtrise technique (mouvements de caméra souples, montage énergique !) ainsi que quelques fulgurances d'imagination visuelle (les couleurs flashy ou, au contraire, tamisées des sources de lumière artificielle nocturnes l'inspirent pour ce qui est d'une diversité technique ne manquant pas de surprendre constamment !).
Ouais, une belle forme... pour une vacuité de fond. Alors, déjà, le réalisateur esquisse une multitude de sous-intrigues (une histoire à la Mrs. Doubtfire lorsque le protagoniste retrouve ses enfants, une petite romance autour de celui-ci avec une veuve joyeuse, la liaison du personnage de Selena Gomez avec son amant, les relations passées de ce même personnage avec son "défunt" mari (donc, la future Emilia), l'évolution de celui joué par Zoe Saldana, quittant un métier, aidant la pourriture environnante, pour servir une noble cause !), mais sans jamais les creuser un minimum et sans jamais les faire aboutir en quoi que ce soit. C'est un problème qui revient, hélas, assez souvent dans le cinéma de Jacques Audiard. Le film critiqué ici est loin d'être une exception.
Mais le plus grave, c'est que le tout n'approfondit jamais ce qui aurait dû être le cœur même du film, à savoir que si le personnage principal, ancien chef d'un puissant cartel mexicain, change de genre et de nom (devenant ainsi Emilia Pérez !), c'est aussi pour tenter de changer de personnalité (ce qui est symbolisé par sa fondation d'une ONG aidant à rechercher les victimes des organisations criminelles du pays !). Évidemment, il est nettement plus compliqué de changer ce que l'on est à l'intérieur que ce que l'on est à l'extérieur. Là, il y avait un potentiel de ouf.
Malheureusement, à une trop brève et trop tardive exception près (lors de laquelle Emilia retrouve un de ses mauvais réflexes d'antan !), l'intrigue ne prend jamais la peine d'aborder les éventuels états d'âme, ambivalences, fluctuations psychologiques pouvant animer notre caractère. Cela reste tout le temps à la surface des choses. Elles débarquent comme ça, sans rien d'autre, et cela empêche de rendre cette transformation radicale un tant soit peu crédible. Le tout est recouvert à la truelle de gros rebondissements mélodramatiques parce qu'il faut bien faire avancer le truc.
En conséquence, j'ai eu l'impression que les faits que la plupart des dialogues soient chantés et que l'on ait le droit régulièrement à des numéros musicaux sont des cache-misères pour essayer de dissimuler cet énorme défaut global. Que ce soit bien clair, je n'ai rien contre ce concept narratif en lui-même. Cela aurait même pu, au contraire, être un bon moyen pour entrer un minimum dans le cerveau d'Emilia.
Tout ceci me rappelle, désagréablement cette fois, que Jacques Audiard est, pour moi, un cinéaste qui est tout autant capable de réussites (Un prophète, Les Olympiades !) que de ratages (Les Frères Sisters, Dheepan... en partie pour le défaut susmentionné des sous-intrigues négligées !).