Pour son 10 ème long-métrage en 30 ans, Jacques Audiard nous livre avec Emilia Perez un film très différent, original et puissant, célébrant le pouvoir positif des femmes, sous la forme d'une comédie musicale, presqu'un opéra, qui sert bien cette fable parabolique quasi onirique, et au fond assez invraisemblable d'un narco-trafiquant mexicain terrifiant qui décide de changer de sexe et par là même de vie ! Cette idée de départ lui vient en lisant le roman de Boris Razon, Ecoute, et tout le film est organisé autour de cette transformation et ses conséquences sur l'individu, sa famille et plus largement sur la société qui l'entoure.
Ainsi, après le très réussi Les Olympiades en 2021, et opérant dans des univers cinématographiques très divers, volontiers noirs, angoissants, qui montrent l'ambivalence des relations humaines et de l'amour, le réalisateur multi-primé se met-il une nouvelle fois en danger avec ce projet ambitieux, mais qui, reconnaissons-le, est une vraie réussite dans un univers sud-américain où se côtoient violence et misère !
Pourtant le début du film est assez déroutant et on craint le pire avec cette chasse planétaire au meilleur chirurgien pour rendre au terrible Manitas son identité profonde de femme.
Heureusement que cette recherche est confiée à Rita Mora, cette avocate douée mais qui végète à servir la cause de criminels et qui trouve dans cette aventure le moyen de se réaliser. Incarné avec brio par l'actrice Afro-Caribéenne Zoe Saldaña, le personnage multi-facettes donne très vite de l'ampleur au film, en offrant ambition, cynisme, capacité d'adaptations et de retournements, offrant même une épaisseur humaine à laquelle on s'attache tout au long du film.
Mais cette ampleur est véritablement décuplée quand apparaît Emilia Perez, version enfin femme de Manitas, sous les traits plus vrais que nature de l'actrice trans Karla Sofía Gascón, ayant l'avantage d'une expérience préalable d'acteur, une vraie trouvaille qui aide visiblement Jacques Audiard à s'acculturer à la question trans et à crédibiliser le rôle dans toutes ses dimensions, y compris la transformation de l'âme comme le rappelle le chirurgien israélien qui l'opère.
Ainsi ce sont ces deux actrices qui font le film, les deux autres bénéficiant également de la palme d'interprétation féminine (Selena Gomez dans le rôle de la femme de Manitas et Adriana Paz dont on ne peut pas spoiler le rôle) étant pour moi d'un niveau nettement au-dessous dans le film... Quant aux hommes, ils sont quasiment inexistants ou plutôt très périphériques au service de l'histoire.
Je redoutais la forme choisie de la comédie musicale, que Jacques Audiard voulait déjà utiliser dans un Héro très discret en 1996, mais il s'inscrit pleinement dans la narration et donne une dimension de conte poétique au film crédibilisant ainsi le scénario. On sent que cet aspect a été très travaillé, surtout quand on sait que la quasi-totalité des scènes ont été tournées en studio sur Paris, avec appel à de nombreux effets spéciaux pour traduire l'ambiance locale Mexicaine, une véritable prouesse.
Sous la houlette de Emilia et Rita, et au-delà de la question trans, Jacques Audiard nous fait voyager dans l'univers social brutal et pauvre du Mexique, celui-là même provoqué par les cartels de trafiquants, ce qui autorise une forme de rédemption à Emilia, en même temps qu'il nous offre un thriller familial haletant quand elle comprend que ses enfants risquent de lui échapper... Un film finalement plus "transâme" que transgenre !
Evidemment un tel univers est sans doute assez clivant auprès des spectateurs, et j'encourage tout le monde à aller voir ce long-métrage pour se forger son propre ressenti.
Pour moi c'est du vrai cinéma et les récompenses à Cannes sont vraiment justifiées.