Avec En nous, Juliette Binoche ne filme pas un spectacle, mais ce qui le précède, le trouble, l’effort, les tâtonnements, l’usure et l’élan. En suivant au plus près le travail mené avec Akram Khan, elle signe un documentaire sur la création comme mise à l’épreuve du corps et comme lieu rare de dépassement, où l’art naît moins de la maîtrise que de l’abandon.
Premier documentaire réalisé par Juliette Binoche, En Nous plonge au plus près de la fabrique d’un spectacle de danse imaginé avec Akram Khan en 2007. Loin d’un simple making of, cette immersion brute et sensorielle interroge la frontière entre jeu et vie, travail et sacrifice, improvisation et œuvre achevée. Une ode vibrante à la persévérance.
En nous naît d’un désir réciproque : celui d’un danseur qui veut jouer, d’une actrice qui veut danser. Certes, voir des artistes déployer plusieurs talents n’a rien d’exceptionnel – on pense à Marion Cotillard apprenant à chanter pour La Môme, ou Tahar Rahim pour Monsieur Aznavour. Alors, qu’est-ce qui rend cette expérience si singulière ? Sans doute l’engagement vital, presque absolu, que Binoche filme à huis clos, uniquement focalisée sur le travail.
Le documentaire se divise nettement en deux parties. La première est consacrée au matériau brut du workshop préparatoire : longs moments d’improvisation intense, épuisement, tâtonnements, vacillements, propositions – le tout encadré par une coach et une chorégraphe. On est happé, habité, transfiguré par la puissance joyeuse, inventive et patiente de Khan et Binoche.
L’endurance échevelée de Juliette Binoche saute aux yeux. Elle est toujours cette amoureuse romantique des films de Carax, loin de toute star hiératique : c’est une femme au travail, qui se lance et s’éprouve dans une aventure survoltée. Avec un don profond du corps, un sens pictural hérité de sa pratique de la peinture, elle nous émeut par son sacrifice entier. En nous donne à ressentir l’intériorité et la voracité du processus créatif : sublimation, transformation, catharsis. Tout y est. Vivant, lyrique, hanté.
On pourrait s’arrêter à cette première partie, tant ce work in progress fait déjà œuvre, dépassant par son authenticité le spectacle final. Jouer, c’est ici vivre. Habiter pleinement la durée, l'entêtement, la jouissance de l'effort.
La seconde partie, captation du spectacle achevé, intrigue et amuse : elle montre à quel point un travail préparatoire, même excellent, n’est pas toujours celui qui devient l’œuvre définitive.
En nous est une ode au jeu et à la sublimation par la création. Ce très beau travail rejoint la perception de l’acte théâtral chez Grotowski : l’acteur dans un élan de désir et de passion (éros) s’offre et se sacrifie à quelque chose de plus grand que lui (la caritas : grâce). Le documentaire de Juliette Binoche comporte cette grâce et propose cet acte total : un moment où l’énergie instinctive rencontre la spiritualité et où tout à coup acteurs et spectateurs se transcendent.
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