Dans une carrière cinématographique avec ses hauts et ses bas, Envy, sorti en 2004, pourrait n’être qu’une ligne de plus sur la biographie de Barry Levinson. La comédie qui réunit pourtant deux stars au sommet du genre, Ben Stiller et Jack Black, faillit même ne pas sortir en salles, après des projections tests peu enthousiastes.
Pourtant, Envy mérite tout de même sa petite part d’attention. Le film est assurément maladroit, ayant parfois bien du mal à aller au bout de ses idées. La bande-annonce diffusée révèle ainsi un nombre surprenant de scènes qui n’ont pas été gardées au montage final. Le DVD sorti chez nous timidement en 2005 (le film n’ayant pas eu les honneurs d’une sortie cinéma) ne les proposent pas, ni même de bonus, quel dommage, il aurait été intéressant de creuser le développement de ce projet.
Avec Envy, Barry Levinson tente de réaliser une comédie doucement noire, afin de taquiner un certain rêve américain. Nous suivrons ainsi Tim et Nick, deux collègues de la même entreprise de papier de verre, deux cols blancs mais aussi deux amis et voisins. L’un et l’autre vivent de chaque côté de la rue d’un petit pavillon résidentiel, chacun avec sa petite famille, partageant sorties et dîners. Si Tim est plus sérieux, consciencieux, qu’on devine appliqué à la tâche, Nick est plus dissipé, la tête dans les nuages, ce que son collègue/voisin/ami aime lui faire remarquer avec la douce fierté de se sentir meilleur que lui.
Mais Nick va avoir une idée. Une idée improbable. Une idée qui n’aurait pas pu marcher. Il patine un peu, expérimente, mais finit par aller au bout de son projet : le Vapoorize. Un vaporisateur qui élimine complètement les crottes de chien. Le succès est total, incroyable, Nick s’enrichit à millions, alors que Tim, trop incrédule devant l’idée, n’avait jamais voulu s’associer avec son farfelu de voisin. Devant lui son ancien ami peut maintenant profiter de la vie et en faire bénéficier à sa famille ou au voisinage. Tim assiste dépité à son succès, sa femme lui reproche son comportement, les enfants sont tristes de ne pas avoir les mêmes jouets… La cocotte-minute bout, et Tim un soir d’ivresse va commettre une grosse bêtise.
La guerre des voisins constitue un cliché bien établi de la comédie américaine (Les Voisins, Voisin contre voisin, Mon voisin le tueur, Un duplex pour 3, les deux Nos pires voisins, etc.), mais Barry Levinson est bien plus malin que ce qu’on pourrait attendre en reprenant un tel filon un peu facile. Il offre une certaine nuance à ses personnages, sans jamais développer non plus leur psychologie. Il anime des personnages de comédie, facilement identifiables, mais qui usent aussi de non-dits, d’une légère couche de caractère supplémentaire derrière les facades. Car même si Nick devient un grand enfant, qu’il n’a plus les pieds sur terre, il reste pourtant un homme généreux et bon, qui ne veut que le bonheur de ses proches. Tim est de plus en plus rongé par la jalousie, sans forcément bien le verbaliser, ça se passe à l’intérieur, ça creuse sa cervelle. On comprend que pour lui la réussite de Nick n’a pas de sens, lui qui a toujours été consciencieux et travailleur, qui a « tout bien fait ». Le rêve américain semble lui passer sous le nez et pire, il s’incarne dans un objet absurde, un vaporisateur de crottes de chien.
Cette sous-couche psychologique est assez intéressante, même si elle ne sert que de trame de fonds. Le film prend vite la direction d’un enchaînement de péripéties, où Tim ne devra plus seulement contenir sa jalousie mais aussi sa culpabilité. Mal conseillé par un agitateur extérieur, J-Man, un marginal entré dans sa vie pour l’aider, dont la douce folie de ses paroles ou ses idées foireuses n’iront jamais dans le bon sens. Christopher Walken est excellent dans ce grain de sel d’un autre milieu social, amical mais vénal.
Notons que Ben Stiller et Jack Black sont dirigés avec une certaine justesse, loin de certains de leurs rôles plus azimutés. Ben Stiller en bon petit employé renfrogné, agacé puis dépassé par les événements, se présente à nouveau avec une drôlerie vraiment réussie. A noter aussi les présences de Rachel Weisz et Amy Poehler, impliquées dans l’affaire en tant que femmes de Nick et Tim, plus secondaires mais victimes ou complices de leurs idées et frasques.
Même si la majeure partie du film sera plus classique, Barry Levinson ne traite pas sa comédie par dessus-la jambe. A l’image de sa scène d’introduction qui tourne (littéralement) sur ses deux personnages pour mieux les comparer puis les réunir, le réalisateur use de mises en scènes plus élaborées, au bénéfice de son histoire. La photographie presque dorée et même un certain décor dans les premières scènes semble d’ailleurs évoquer un clin d’oeil aux comédies américaines de l’après-guerre, à la confiance inébranlée dans le modèle américain. Tout ceci se retrouve d’ailleurs dans la bande-son de Mark Mothersbaugh, compositeur reconnu, qui habille le film d’excellentes compositions.
Certes, le film est parfois trop terre-à-terre, trop doux, alors qu’en lui germait des idées plus noires dont certaines ont à peine écloses, mais Envy reste amusant et loufoque. Sa satire est estompée, mais sa présence reste jouissive, notamment tout son discours ironique sur la célébrité ou l’argent, et principalement ses effets retors sur l’entourage. Maladroit, c’est certain, mais Envy mérite peut-être un peu plus d’attention, oublié dans le paysage certes bien chargé de la comédie des années 2000, ou dans celui de la filmographie plus convenable de Barry Levinson.