On ne peut ressortir indifférent du visionnage d' Everybody loves Touda.
D'abord parce que l'histoire offre une perspective crue et difficile à supporter du sexisme de la société marocaine. Et cette perspective, c'est celle de la violence, de la réduction au rang d'objet de la femme par l'homme, c'est la suppression de toute possibilité d'élévation sociale par la femme. En ce sens, le scenario est un coup de poing ; un coup de poing chanté.
Car, c'est la là force du scenario : malgré sa violence et l'indignation qu'il suscite, il ne tombe jamais dans le pathos, car la musique est là pour réchauffer les cœurs. Et, à ce jeu-là, Nisrin Erradi offre un spectacle à couper le souffle. Le chant, la danse, la séduction, la sensibilité, la beauté, l'indomptabilité... Tout passe à travers ces deux grands yeux noirs, ce bassin qui ondule et cette voix chaude et tenue. C'est une vraie réussite.
Mais la réussite n'est pas uniquement celle du scenario ou de l'actrice : c'est également celle de Nabil Ayouch qui offre une maîtrise de sa camera proche de la perfection.
Il est d'ailleurs à noter une maîtrise tant du plan rapproché, du portrait, que de grand angle, du paysage. Tout est offert dans sa naturalité, offrant une vraie dose de sincérité, de brutalité, de sensibilité. Il n'y a qu'à se rappeler, ici, du dernier plan (fixe, long sans ennuyer) du film : ce visage de Touda, exprimant en même temps la fierté, la joie, la peine et le désarroi... Quelle force ! Et, à l'inverse des hommes qu'il dénonce, Nabil Ayouch a l'habileté de montrer Touda sans jamais la réduire à son corps, à son état de femme, à sa désirabilité : la caméra montre, mais à distance respectueuse, elle montre, mais elle n'étale rien, elle suggère sans éveiller. Et, là aussi, quelle force ! On est ici dans une retenue maîtrisée, une dénonciation intelligente : on est aux antipodes de The Substance et de sa vulgarité, de son étalage de corps et d'objectivation de la femme qui était censée dénoncer... La vulgarité de l'objectivation de la femme. Ici, le film dénonce le sexisme, et traite la femme non pas comme une femme, mais comme un individu avec ses rêves, son talent pur et sa force, retenu par son genre féminin dans une société qui passe son temps à la renvoyer à son genre, au détriment de ses qualités.
Et puis, les raccords sont également très soignés, permettant de mettre en relation l'aspect désertique du bled avec l'effervescence crasseuse de la ville ; le chant puissant de Touda, et le mutisme radieux de son fils ; la violence animale des hommes de la campagne, et la violence friquée des hommes de la ville.
En ce sens, l'image supporte vraiment le propos. Ce qui est la preuve d'un propos réfléchi et d'une image particulièrement soignée.
Hélas - et cela me fend le cœur de le noter, mais sincérité oblige - on n'échappe pas, par moment, à quelques longueurs évitables qui font perdre en puissance le propos. C'est dommage.