"Here's your new home." Ma critique d'Evil Dead 2, de Sam Raimi (1987)

Comme le président suisse, j'aime rire car non seulement je pense - selon une vieille tradition humaniste - que c'est effectivement bon pour la santé, mais aussi que la gravité intrinsèque du comique n'est comparable à aucune autre.

Les réflexions qui suivent me sont venues alors que, dans le confinement caniculaire auquel beaucoup d'entre nous sont réduits cet été, j'ai gobé d'un coup les deux premiers Evil Dead de Sam Raimi (1981 et 1987), cette farce sanglante jubilatoire où les corps malmenés deviennent les accessoires de leur propre supplice. J'aimerais donc vous parler ici d'Evil Dead 2, un film où le rire inquiète et sonde, derrière le grotesque, une peur plus vieille que l'enfance elle-même : découvrir que tout ce qui nous aide à habiter le monde peut soudain cesser de prendre notre parti.


Contexte : Ash, joué par Bruce Campbell, est coincé dans une cabane perdue au fond des bois américains où, dans le premier volet, il a vu ses amis et sa bien-aimée Linda disparaître, puis revenir habités par une force démoniaque libérée par un vieil enregistrement sur cassette.


Sur fond de traditions de l'exorcisme et du mort-vivant, le film interroge la capacité du mal non plus à détruire nos refuges - à la manière du loup qui souffle la cahute des trois petits cochons - mais à les retourner contre nous. La familiarité devient le lieu de l'étrangeté et nos frayeurs les plus reptiliennes ressurgissent dans cette reconnaissance que les formes auxquelles nous avons confié l'idée de protection (notre maison, notre corps) ne nous doivent aucune allégeance.


Dans Evil Dead 2, la hutte rudimentaire qui devait mettre le dedans à l’abri du dehors n'est d'aucune aide pour Ash et les autres. Les murs grimacent, les meubles rient et les objets quittent leur repos. La maison ne se laisse pas seulement envahir par le mal mais elle lui prête ses formes. Ce qui devait protéger des monstres se met à respirer avec eux. Mais là réside tout le grotesque de l'effet et de l'inquiétude qui lui est inhérente. Lorsque la cabane prend vie, lorsqu'elle est prise d'un fou rire qui contamine jusqu'à Ash, se retourne soudainement contre le spectateur une consolation très enfantine : celle de personnifier le monde pour mieux y creuser sa place.


Reprenant les codes hyperboliques du cartoon, Raimi va chercher dans l’exubérance comique du dessin animé et de sa matière qui ne connaît jamais le repos la menace larvée d’un monde qui, lorsqu’il prend réellement vie, échappe à notre contrôle. Les corps y perdent leur intégrité, les objets leur inertie et le décor sa neutralité. On rit pourtant de cette débauche de violence et d’animation parce qu’on sait que tout retrouvera bientôt sa forme. Les détournements horrifiques de vieux cartoons n’ont parfois besoin que de suspendre cette promesse : ralentir une ritournelle, isoler un rire, laisser durer un sourire trop large. Chez Raimi, une lampe qui rit, c’est archi drôle. Ash lui-même se prend au jeu, avant que son fou rire ne se déchire en hurlement. Dans ce passage de l’un à l’autre se loge aussi notre inquiétude amusée de spectateur face au grotesque. Nous ne regardons plus le monde s’animer : il nous regarde à son tour.


Mais la cabane - ce morceau de forêt réorganisé par l’homme - n'est que le prolongement d'une ambivalence plus ancienne, qui vient elle aussi puiser dans ce fond de peur qui semble nous précéder : la forêt, précisément, comme lieu d'hospitalité hostile. Les arbres dont nous chérissons l’impassible tranquillité lorsqu’ils nous fournissent le bois et le lieu de nos refuges pour nous protéger des loups sont ceux-là mêmes qui ne cillent pas d’une feuille lorsque nous devenons les proies des monstres qu’ils cachent. Les branches nous accueillent sous leurs ombres avant de nous faire obstacle. Les forêts abritent les vivants comme ce qui les poursuit. Et c'est ainsi que de spectatrices impartiales des drames et des beautés qu'elle abrite, elles en aussi deviennent les complices.


Dans Evil Dead, les arbres prennent vie et attaquent les humains ; ils les violentent, les livrent au démon qui les habite et, ce faisant, actualisent une idée aussi effrayante qu'implacable : la forêt n'a pas changé de camp en nous attaquant, elle a seulement franchi la dernière limite que notre peur lui accordait encore, celle de rester un décor.


Dans Blanche-Neige, l'hostilité des bois appartient encore largement à la panique de l'enfant traquée et c'est la découverte d'une cabane (celle des sept nains) qui rappelle finalement la distinction rassurante entre la forêt et le refuge. Ash n'a pas le loisir, quant à lui, d'évoluer dans un conte où la sublimation cautérise nos effrois infantiles. La perception terrifiée de la forêt ne se trompe plus : les branches ne ressemblent pas seulement à des bras, elles nous saisissent littéralement. Les arbres ne sont plus l'écran sur lequel l'héroïne projette ses monstres : ils deviennent leur corps. L’effroi vient alors de la violation d’un pacte esthétique très ancien : le décor de nos hallucinations archaïques peut devenir l'acteur de notre cauchemar.


Quant aux morts, à peine partis, ils reviennent mais ce n'est pas pour nous. Quand Evil Dead 2 saccage de façon bouffonne le partage entre le dedans et le dehors, il va jusqu'au bout de sa logique. Dans le film, une litanie revient, prononcée de la bouche de ceux que nous connaissons et avec qui nous avons fait communauté (amoureuse, amicale, familiale) dans le monde des vivants : "join us". Non seulement le mal emprunte le visage, la voix, et la tendresse ancienne de ceux que nous aimons, colonisant ainsi pour la retourner contre nous la familiarité, mais ils empruntent en plus la langue de l'accueil. La promesse de faire partie d'un tout fait écho à notre besoin existentiel de collectif pour mieux affronter les périls même les plus anodins de la vie. Elle est retournée dans le film contre les vivants qui, au milieu de l'horreur et sans alliés, peuvent accepter de revenir à la seule communauté, au seul refuge, qu'il leur reste - au prix de leur "je".


Car le moi lui-même fait scission dans l'univers de Sam Raimi. Contaminé par la même force qui a emporté ses compagnons, Ash voit peu à peu son corps lui échapper, se zombifier proprement, et tenter d'accélérer sa propre division et sa propre fin. Contraint de s'amputer d'une partie de lui, il finit par devoir se battre dans la cuisine contre sa propre main, dans une scène de dispute domestique doublée d'une chasse à la souris. C’est une guerre civile doublée d’une mutinerie. Une crise métaphysique tout entière contenue dans une scène d'un burlesque sans nom. La main continue d'agir, de se cacher, de frapper, elle est-même suffisamment maladroite pour se prendre dans un piège à nuisible (tiens tiens), mais chacun de ses gestes travaille désormais contre celui auquel elle appartient.


Cette scène rejoint une vieille imagination eschatologique qui traverse notamment les traditions juive et musulmane. Au Jour du jugement dernier, le corps ne demeure plus nécessairement solidaire de celui qui disait « moi ». La bouche est scellée, les mains parlent, les pieds témoignent, la peau répond à celui qui lui demande pourquoi elle l’accuse. Ce que nous croyions un et nôtre passe du côté de l’accusation. Nos yeux enregistrent la mémoire de ce qu’ils ont désiré voir, sans égard pour ce qu’ils avaient le droit de regarder. Notre peau se souvient des caresses reçues et prodiguées, et notre oreille sait tout des mots qui sonnent faux et des voix brisées. Notre langue a goûté au sel du monde et à ses mensonges, nos mains se sont salies à la sueur de nos indécisions, et nos jambes nous ont portés où nous le leur demandions pour mieux raconter là où nous les avons menées. Dans l’usage du monde comme dans sa jouissance, il faudra répondre de soi.


Evil Dead 2 donne à cette terreur ancienne la forme d’une frénésie comique et sanglante. Le vivant et le mort, le sujet et son corps, le refuge et le piège ne tiennent plus tout à fait chacun de leur côté. La forêt nous prête son bois, la maison nous sépare de la nuit, le corps nous maintient en vie, les morts nous ont aimés. Nous prenons leur concours pour une fidélité, leur proximité pour un serment, leur persistance pour la preuve qu’ils nous ont choisis. Et nous ne comprenons pas. Ce qui protège devrait aimer. Et derrière cela, une obsession plus ancienne : que reste-t-il de nos plus anciennes alliances lorsque l’on découvre qu’elles ne nous ont jamais choisis ?


Krota
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le 31 juil. 2026

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