Je loue la scénographie, la musique, et enfin le thème lui-même, qui actualise l’autre film de Kubrick sur l’aristocratie, Barry Lyndon. Mais Kubrick, obsédé par la peur de l’inachèvement et l'avarice de l'opus magnum, a produit un film maniaque qui finit là ou il a commencé : dans la passion et l’impulsion.
Barry Lyndon voit un homme se construire et goûter à ce monde caché de l’aristocratie – pour mal finir certes. Il aura pénétré ce royaume inconnu, fondé une famille et connu l’amour. Harford le découvre aussi mais aussitôt pour se faire éjecter et menacer sans jamais vraiment comprendre pourquoi.
Eyes Wide Shut et Barry Lyndon sont les deux films de Kubrick consacrés à la satire de l’aristocratie. Mais tandis que l’un réussit à faire vivre l’ascension et la modification mentale que cela suppose (quitte à ruiner son entourage), l’autre ne nous fait goûter qu’à la surface du lien social aristocrate. Bien entendu, son but est de montrer que ce lien se définit justement par sa superficialité, mais Harford n’aura pas de réponse à l’issue de son enquête, et n’aura de consolation que dans le retour au statu quo.
Tout cela n’annule pas la scène parfaite de l’entrée au château, Tom Cruise est un peu comme le spectateur qui est enfin autorisé à pénétrer dans l’esprit kubrickien après toutes ces années. La performance de N. Kidman est admirable, même si j’ai une préférence pour celle de Tom Cruise qui sauve la trame du film.
Ce qui me pose problème, au fond, est la vision très sombre et "paranoïaque" de la société qui ressort du visionnage. Le mouvement social ne serait qu’une illusion et, derrière le rideau, les structures restent inacessibles et mystiques. C’est un peu comme une conscience collective intangible face aux individus et à la volonté. Dans Barry Lyndon, le monde social est encore poreux alors que dans Eyes Wide Shut, le mariage de Bill avec Alice est déjà le sommet de son ascension sociale possible. Au-delà, il n'y a qu’un suprasensible interdit. Il y a donc une frustration profonde (voulue par Kubrick certes) dans le fait que Bill se heurte contre à la ‘raison’ d'État ou de caste de l'oligarchie sans aucune marge de manœuvre. D’où la déception évidente à la fin. Barry Lyndon nous laisse avec un échec moral terrifiant mais profond. De son côté, Eyes Wide Shut nous laisse revenir à nos rêves éveillés sans être bien certains de ce que l’on vient de voir (c’est le sens d’une des citations finales : ‘Am I sure? Only as sure as I am that the reality of one night, let alone that of a whole lifetime, can ever be the whole truth’).