Découvert lors de la rétrospective consacrée au maître suédois par la Cinémathèque, Face à face s’inscrit parfaitement dans son œuvre hantée par l’angoisse existentielle. La version présentée – la série télévisée de quatre épisodes de 50 mn et non le film de deux heures sorti en 1976 – donne à notre rencontre avec la psychiatre Jenny Isaksson une profondeur troublante. Aucun temps mort dans cette plongée dans la psyché d’une femme qui, de prime abord, semble des plus épanouie. Jenny, jouée avec conviction par une Liv Ullman de quasiment tous les plans, fait des remplacements dans un hôpital psychiatrique durant l’été, période de transition par excellence d’autant plus marquée pour elle qu’elle supervise le déménagement de sa famille pendant que sa fille est en vacances et son mari en déplacement aux États-Unis. En transit, Jenny va vivre chez ses grands-parents quelques jours, dans sa chambre de petite fille. Dès le départ, des indices de ce que sera la suite surgissent à la faveur de scènes aussi mystérieuses que troublantes. Puis l’élément déclencheur arrive. Jenny est victime d’une tentative de viol. Un événement qui va la projeter dans un abîme de solitude et d’introspection dont elle ressortira avec une conscience aiguë de la vacuité de son existence. Si la mise en scène de Bergman est des plus anxiogènes, elle est parfaitement accompagnée par Liv Ullman dont le visage incarne aussi bien le vide que la terreur, le dégout que le découragement. Et quand survient la tentative suicide, l’échelle du mal-être a été gravie à une vitesse telle que l’on est tout aussi désemparé que Jenny…
Le réalisateur passe alors à l’onirisme pur. Jenny n’est pas morte, mais pas tout à fait consciente. Hospitalisée, elle se perd dans les méandres de son esprit qui lui font revivre des moments clés de son histoire. Une scène de confrontation avec ses parents – que l’on apprend décédés quand elle était jeune – est particulièrement rude, dévoilant des rapports familiaux gangrénés par l’incompréhension. Chargés de rouge, ces rêves rappellent l’univers aussi violent que feutré du sublime Cris et chuchotements, l’un des chefs-d’œuvre du réalisateur. Si celui-ci s’est finalement déclaré peu satisfait de Face à face, peut-être est-ce parce qu’il ne parvient pas au climax de Persona. Quoi qu’il en soit, Face à face reste un film d’une force considérable qui nous vide complètement lors de sa projection. Le bouleversement intérieur ressenti, à la hauteur du malaise qu’il provoque, ne peut laisser indifférent. Et ne serait-ce que pour ce chamboulement intérieur total, il peut être qualifié de grand film.
Publication originale sur likeinthemoviesblog.wordpress.com