Fish & Cat
Mahi va Gorbeh - 2013 - Shahram Mokri
Avec Fish & Cat, Shahram Mokri signe une œuvre singulière, à la frontière du fantastique, de l’expérimental et du thriller métaphysique. Inspiré d’un fait divers survenu dans le nord de l’Iran dans les années 1990 — une sombre histoire de restaurant servant de la viande humaine —, le film s’en éloigne rapidement pour explorer des territoires bien plus complexes et vertigineux.
Le récit se déroule dans un lieu isolé, autour d’un lac, où de jeunes étudiants viennent camper à l'occasion d'un festival de cerfs-volants. Très vite, une inquiétante étrangeté s’installe, à travers la présence d’hommes énigmatiques et menaçants, travaillant dans un étrange restaurant voisin. Mais ce n’est pas tant l’histoire qui trouble que la manière dont elle est racontée : Fish & Cat est tourné en un seul plan-séquence de plus de deux heures, jouant avec le temps de façon circulaire, répétitive et troublante.
Chaque boucle de narration nous fait revivre les mêmes instants sous un angle légèrement différent, réagencés avec subtilité. Ce dispositif provoque un sentiment d’angoisse latent, où les pièces du puzzle ne cessent de se déplacer sans que l’on parvienne à en saisir l’image complète. Le spectateur, piégé dans cette spirale narrative, devient complice malgré lui d’un jeu mental où les notions de temps, de point de vue et de mémoire se brouillent.
Visuellement maîtrisé, porté par une bande-son envoûtante et une mise en scène millimétrée, Fish & Cat fascine autant qu’il désoriente. Mokri y propose une réflexion originale sur la narration au cinéma, sur la perception, mais aussi sur la violence latente et l’impossibilité d’échapper à certains cycles.
En refusant les codes du genre tout en les invoquant avec finesse, Fish & Cat est une expérience de cinéma unique : angoissante, hypnotique, et profondément dérangeante.
Ma note : 07/10
Dans le même style :
- Timecode (2000, Mike Figgis) : film tourné en temps réel avec 4 écrans divisés, jouant avec la simultanéité des actions.
- L'Arche russe (Russkij kovcheg) (2002, Alexander Sokurov) : un seul plan-séquence qui traverse des siècles d’histoire dans un musée de Saint-Pétersbourg.
- La Corde (Rope) (1948, Alfred Hitchcock) : un thriller en apparence tourné en un seul plan, avec une tension croissante.
- Triangle (2009, Christopher Smith) : un récit en boucle dans un univers maritime angoissant. Parfait pour les amateurs de récits cycliques.
- L'Année dernière à Marienbad (1961, Alain Resnais) : un chef-d’œuvre de récit flottant et de temporalité incertaine.
- Primer (2004, Shane Carruth) : film indépendant sur les voyages dans le temps, austère mais brillamment construit.
- Tenet (2020, Christopher Nolan) : une version blockbuster du récit inversé et enchevêtré dans le temps.
- Pique-nique à Hanging Rock (Picnic at Hanging Rock) (1975, Peter Weir) : disparition inexpliquée, atmosphère feutrée, angoisse diffuse.
- Kaïro (Kairo) (2001, Kiyoshi Kurosawa) : un film de fantôme japonais existentiel, lent et perturbant.
- The Endless (2017, Justin Benson et Aaron Moorhead) : deux frères retournent dans une secte, où le temps semble se plier à des lois étranges.
- It Follows (2014, David Robert Mitchell) : un traitement du fantastique lent, stylisé et mentalement angoissant.