Ce film méconnu de Robert Altman est l’adaptation d’une pièce d théâtre écrite par Sam Shepard. Et Altman prend le pari de conserver, vire de revendiquer l’aspect théâtral de l’oeuvre.
D’abord, il y a la disposition des lieux. Nous sommes en plein désert, dans un lieu qui rappelle un peu le décor de Bagdad Café. Quatre ou cinq bâtiments forment un cercle, comme une piste de cirque, une arène u un amphithéâtre ; ils délimitent ainsi l’emplacement où se déroulera l’action.
L’idée de l’arène semble assez juste, tant ce qui va se passer ici, surtout dans la première partie, ressemble à un combat. Dans cet endroit, qui semble le lieu d’échouage des plus paumés parmi les paumés, vit, ou survit, ou existe May (Kim Basinger). Jusque’à ce qu’Eddie, son ancien amour, arrive inopinément. Commence alors une dispute musclée entre les deux personnages.
Altman s’amuse alors à attaquer l’image de l’idéal états-unien. Ici, pas de grands espaces : tout se limite au seul espace délimité par les bâtiments, rien n’existe au-delà. Et si Eddie se prend pour un cow-boy, tout ce qu’il parvient à attraper avec son lasso, c’est le juke-box. Quant au six-coups, c’est contre lui qu’on l’utilise, et c’est une femme qui tire. Cow-boy de pacotille, et séducteur paumé, dont toute la vie semble être une succession d’échecs. Il est intéressant de voir comment, au fil du film, ce personnage tour à tour inquiétant, agaçant, ridicule, deviendra finalement touchant.
Dans cette histoire du cow-boy et de la serveuse, si le cow-boy est pathétique, la serveuse n’est pas une grande héroïne non plus. Deux ans après Jamais plus jamais et quelques mois seulement avant 9 semaines 1/2, Altman s’amuse à dépouiller Kim Basinger de sa sensualité pour en faire quasiment une pouilleuse.
Là où le décor accentue la théâtralité du film, c’est que tout le monde peut tout voir. Tous les personnages, qu’ils soient protagonistes ou simples figurants, est spectateur de l’action. On s’observe par les fenêtres, on se surveille, parfois avec crainte, parfois avec envie.
Et comme dans toute pièce de théâtre, l’action avance par l’entrée en scène, l’entrée dans le décor de nouveaux personnages qui semblent arriver de nulle part (car finalement on ne sait rien de ce qui est à l’extérieur du cercle). Et l’un des enjeux est de savoir si les personnages vont vouloir ou pouvoir sortir de ce lieu, aller vers un ailleurs.
La façon dont surgissent les souvenirs et les flashbacks est finalement très théâtrale également. Ils prennent vie par les dialogues avant même d’être des images.
De plus, le passé est directement présent dans le décor, comme ce cadavre de moto qui renvoie à des souvenirs lointains.
Et au milieu de tout cela, hantant ce décor et ces personnages, il y a Harry Dean Stanton, épave échouée dans ce lieu, fantôme symbolisant les douleurs passées que l’on voudrait enfouir et qui pourrissent le présent des protagonistes. Finalement, il est difficile de savoir si ce personnage est réellement là ou s’il n’existe que dans l’esprit des personnages. Et c’est autour de ce personnage que Altman fait son tour de force du film, en faisant un personnage omniprésent à l’écran alors que le film tourne autour de son absence.
Du théâtre, enfin, Altman a conservé un découpage en actes facilement repérable, avec ses changements de décors, mais aussi d’ambiance. Fool for love passe ainsi, progressivement, du drame à la farce (avec l’arrivée de Randy Quaid), tout en approfondissant ses personnages et les rendant plus attachants. Car, bien entendu, c’est là le plus important dans le film.
Fool for love fait partie des films sérieux de la Cannon, lorsque la firme voulait redorer un peu son blason, après Torrents d’amour, de Cassavetes, et Maria’s lover, de Kontchalovsky.
Une fois de plus, c’est un film méconnu de Robert Altman qui mérite d’être redécouvert. Il y fait preuve d’une vraie inventivité dans sa mise en scène, et les acteurs sont bons. Ce n’est certes pas un chef d’oeuvre, mais c’est un film qui ne mérite pas d’être classé parmi les échecs du cinéaste.