Les premières minutes de "Forbidden Fruits" ont beau nous plonger au sein du quotidien d'un banal centre commercial du Texas, l'ambiance qui en ressort, elle, est clairement celle d'un lycée, avec les chuchotements des employés des différentes boutiques à l'égard des trois jolies vendeuses du Free Eden, magasin de prêt-à-porter de luxe. Apple, Fig et Cerise sont en effet en ces lieux l'équivalent de pestes dominantes, de celles qui susciteraient toutes les convoitises et rumeurs des autres dans une caricature de milieu scolaire US, une position dont elles ont d'ailleurs conscience et qu'elles entretiennent savamment en évoluant dans leur propre bulle hors-sol... jusqu'à former un trio de sorcières se réunissant la nuit dans leur boutique pour y pratiquer leurs rites.
On ne va pas se mentir, la découverte du premier acte de ce film de Meredith Alloway (coécrit avec Lily Houghton, l'autrice de la pièce qui en est à l'origine) nous a fait un bon moment nous demander s'il était fait pour nous, la scène inaugurale laissant augurer un énième pamphlet féministe opportuniste n'a rien arrangé. Le style tout aussi girly qu'absurde façon "Clueless" dans un premier temps, où l'ombre de "The Craft" se fait de plus en plus ressentir (mais toujours dans une tonalité légère), nous a fait craindre une redite de ces deux références en leurs genres lycéens respectifs, surtout avec l'inévitable arrivée d'une nouvelle membre, Pumpkin, au sein du trio d'héroïnes, chargés de nous faire découvrir son fonctionnement et, évidemment, ses dérives...
Seulement, à partir du moment où "Forbidden Fruits" dévoile son versant "sorcières" avec l'intronisation de Pumpkin dans le groupe et ses règles fantaisistes (Marylin Monroe comme figure d'ultime femme martyr à laquelle il faut se confesser à travers un miroir ou l'interdiction d'envoyer un emoji à une personne pour laquelle on a des sentiments), le film bifurque finalement assez vite d'un fantastique simpliste où il pouvait facilement se perdre (mais jouera plusieurs fois avec) et fait ensuite preuve d'une écriture solide et pertinente afin de dresser le portrait d'un être si profondément toxique qu'il en est venu à se nourrir des démons enfouis chez des brebis encore plus égarées que lui pour survivre.
Trouvant un impressionnant équilibre entre intelligence et humour dont il ne déviera que très rarement, "Forbidden Fruits" fera de la quête du serpent lâché au jardin d'Eden, et même plus précisément du ver à l'intérieur de la pomme Apple, son phare pour éclairer une à une les failles de chacune de ses héroïnes que leur leader, fascinante, cherchera à engloutir dans sa propre noirceur immuable selon son fantasme d'un "coven" régi selon ses soins. L'arrivée de Pumpkin en sera bien entendu l'élément déclencheur de l'implosion, progressive puis ingérable lors de la tempête littérale du dernier acte, faisant basculer le film dans un registre cette fois étonnamment radical (et franchement jouissif) pour en faire définitivement une proposition à la fois détonante et aboutie en adéquation avec son propos.
Si l'écriture plus subtile qu'il n'y paraissait de prime d'abord est bien sûr à louer, sa combinaison au parfait quatuor d'actrices pour la faire vivre à l'écran est incontestablement l'autre plus grande qualité de ce "Forbidden Fruits", à commencer par cette incroyable jeune actrice qu'est Lili Reinhart, décidément surprenante d'éclectisme et de talent ici en figure dominante bousculée par des piliers qu'elle pensait à jamais sous sa coupe, superbement secondée par une Victoria Pedretti (les séries "The Haunting of..." et "You) en ingénue nymphomane, Alexandra Shipp en pleine recherche d'émancipation sentimentale écho à une tragédie antérieure du groupe et Lola Tung en perturbatrice par forcément innocente de l'environnement ambiant.
Sans elles (présentes de toutes les scènes), "Forbidden Fruits" ne serait pas l'exquise salade de fruits matinée à la viande de serpent qu'il parvient à devenir sur la durée. Et une amusante scène mid-credits laisse augurer une suite de surcroît... Si c'est le cas, on sera là. Quel étonnant coup de coeur in fine !