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Les mésaventures d'un gentil jeune homme contre des policiers SS

Depuis maintenant quelques années, le label « cinéma indépendant » américain s’est développé de manière exponentielle, soutenu par le fameux tampon Sundance. Tout un marché s’est créé dessus et ces films indépendants sont désormais devenus, pour certains, des valeurs commerciales internationales, relayées notamment en France par le festival du Cinéma Américain de Deauville. Fruitvale Station ne déroge pas à la règle et s’est même vu décerner des récompenses à Sundance, Deauville et même Cannes. Qu’en est-il du métrage qui est décrit comme un « film-choc anti-raciste » ? De l’incompréhension, surtout.

Avant tout, comprenons dans Fruitvale Station un film qu’on pourrait qualifier d’anachronique et racoleur : derrière le message engagé du film se cache une démagogie quelque peu douteuse et surtout un manque de subtilité qui semble ignorer toute l’évolution du genre au cinéma lors de ces quarante ou cinquante dernières années. Fruitvale Station utilise des procédés qui ne s’inscrivent plus dans l’actualité cinématographique.

A partir d’un tragique fait divers, le film de Ryan Coogler décrit les évènements qui ont conduit au funeste destin du personnage principal, Oscar Grant, abattu par la police. Les éventuelles questions de point de vue ne se posent même pas pour le réalisateur : nous suivrons celui du personnage principal sans nous soucier des autres partis impliqués dans l’histoire. Non pas que cinématographiquement, cette approche ne soit pas valable, mais quand on a la prétention de faire un film censé faire éclater la vérité sur cette affaire, la moindre des choses est peut-être de prendre plus de recul. Si Spike Lee, certes auto-parodique depuis quelques années, en était tout de même capable il y a vingt ans, pourquoi pas Ryan Coogler ?

Tout le récit s’obstine donc à caractériser le personnage d’Oscar, jeune homme plein de vices mais néanmoins guidé par une volonté salutaire : se racheter auprès de son entourage et grandir. Tout y passe : le jeune homme arrête de dealer, se montre attentif envers son sa famille et surtout, caractérisation ultime et subtile comme jamais, trouve un pauvre chien mourant sur la route et l’accompagne dans ses derniers moments. Le personnage ainsi caractérisé, nous le suivons dans son ultime nuit, celle du Nouvel An, à l’issue inéluctable.

Le caractère racoleur du film explose lors de son ultime partie, la fameuse rencontre avec la police. A nouveau, la question du point de vue se pose. Il n’est pas question pour autant d’excuser les faits qui s’y sont déroulés, mais éventuellement de mieux les comprendre. Pourquoi les trois policiers présents ressemblent-ils, littéralement, à des SS ? Un chauve limite skinhead, un parfait aryen et une brune raide et sévère... Le point de vue du film condamne irrémédiablement, sans réelle équité, le parti adverse, jusqu’à même les ultimes cartons insistant sur l’injustice de l’affaire dans la peine infligée au meurtrier. Condamner l’injustice en utilisant soi-même des procédés injuste dans ce qu’on choisit de montrer ou de ne pas montrer est un choix très contestable. Histoire d’affirmer encore plus ses airs racoleurs, Fruitvale Station appose sur son générique de fin les classiques photos « moment émotion » mettant en scène les réelles personnes du film pour bien faire comprendre au spectateur le caractère vrai de cette histoire. Si ce procédé est déjà condamnable dans Du Sang et des larmes, pourquoi ne le serait-il pas dans Fruitvale Station ? Même chose dans l’utilisation de vidéos prises par les portables, jetées à la tête du spectateur parce que « c’est du vrai ».

Les principaux problèmes du film résident finalement dans ce fond et dans ce qu’il évoque. Car, soyons honnêtes, le reste de la forme reste soigné. Si la réalisation est éventuellement générique selon les standards du cinéma indépendant, elle demeure tout de même correctement efficace et n’a pas de fautes de goût majeures. Idem pour l’interprétation : si l’on peut toujours douter du point de vue mis en scène, la direction d’acteur parvient tout de même à faire vivre les personnages de l’histoire de manière crédible. Il est donc finalement dommage que ce savoir-faire honnête de la forme soit au service d’un fond qui utilise tous les procédés possibles pour arriver à ses fins sans toujours penser au Cinéma et à l’équilibre que ce dernier se doit parfois d’avoir.

On se demande finalement : « pourquoi toutes ces récompenses ? », à croire qu’en 2013/2014, Fruitvale Station est autant un film-choc pour certaines personnes que Dans la chaleur de la nuit l’était en 1967. On peut s’insurger autant que l’on veut à propos des tristes faits narrés dans par l’histoire, il n’en reste néanmoins qu’un énième film du genre souffrant toujours des mêmes défauts.

La critique sur Cineheroes : www.cineheroes.net/critique-fruitvale-station-de-ryan-coogler-2013

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le 2 janv. 2014

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Lt Schaffer

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